Sandrine Doppler, Éric Sargiacomo, Frédéric CourleuxPublié le 5 Octobre 2026

En juillet 2026, face aux incendies, la France a obtenu en quelques jours des Canadair croates et deux hélicoptères lourds, l’un tchèque, l’autre slovaque : nous savons organiser des renforts contre le feu ; nous n’avons pas encore préparé une capacité comparable pour la continuité alimentaire. Guerre en Ukraine, pandémie, sécheresse, tensions maritimes : la certitude d’un ravitaillement garanti par la seule fluidité des échanges s’est fissurée, et le débat reste pourtant enfermé dans une question comptable, celle du nombre de tonnes à stocker.
Un stock n’est pas stratégique parce qu’il existe. Il le devient lorsqu’on peut le localiser, le déplacer, le transformer et le distribuer à temps. Le dispositif ORSEC organise déjà la préparation et le ravitaillement d’urgence, sans constituer à lui seul une doctrine permanente de continuité alimentaire. Cette note propose de bâtir une sécurité civile alimentaire, sur le modèle de la lutte contre les incendies et des instruments européens HERA et rescEU.
Créer une capacité européenne permanente de préparation aux crises alimentaires. S’inspirer de HERA pour anticiper et contractualiser les capacités, et de rescEU pour préparer leur déploiement en dernier recours. Ce n’est pas une agence de plus. C’est une fonction : cartographier les dépendances critiques (importations, engrais, ports, froid, énergie, chauffeurs, emballages) et organiser les achats communs.
Combiner une réserve physique limitée, des stocks tournants et des capacités contractualisées. Les denrées continuent de circuler dans les chaînes commerciales ; les pouvoirs publics achètent moins la propriété des produits qu’une garantie d’accès prioritaire. Des contrats de disponibilité passés avec des industriels, des coopératives, des distributeurs et des logisticiens réservent des lignes de production activables, des volumes prioritaires et des moyens de transport. Principe directeur, le « dual use by design » : des capacités à double usage, conçues pour servir le marché en temps normal et les populations en temps de crise.
Clarifier la chaîne de responsabilité. La note propose que l’Europe anticipe et mutualise, que l’État fixe la doctrine et arbitre les transferts entre territoires, que le préfet commande en crise, que la région planifie et contractualise, que la commune distribue. Réquisition, indemnisation des opérateurs, contrôle des volumes déclarés : tout doit être tranché avant la crise, pas pendant.
Constituer des colonnes de renfort alimentaire interrégionales. Des modules prépositionnés (véhicules, chauffeurs, froid, groupes électrogènes, cuisines mobiles, équipes de distribution) mobilisés par paliers : région, régions voisines, État, Europe. Banques Alimentaires et coopératives y sont associées, équipées pour fonctionner en mode dégradé et intégrées aux exercices grandeur nature.
Inscrire la continuité alimentaire dans la réforme de la PAC et ouvrir ses voies de financement. Intégrer stocks stratégiques et planification dans l’OCM, et proposer de mobiliser le futur Fonds européen de compétitivité pour le stockage des denrées et des intrants (semences, engrais, compléments pour l’alimentation animale). Le dispositif doit aussi prévoir la remise en activité des producteurs, transformateurs et infrastructures du territoire touché.
Un stock qui ne circule pas n’est pas une réserve stratégique. C’est un inventaire en attente de sa prochaine crise.
« Nous savons organiser la solidarité contre le feu. Pourquoi ne saurions-nous pas l’organiser pour l’alimentation ? » : https://www.jean-jaures.org/publication/apres-le-feu-pour-une-doctrine-francaise-de-securite-alimentaire-face-aux-crises-systemiques/

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