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L’agriculture brésilienne a gagné la bataille de la production. S'ouvre celle de nouveaux débouchés

Le Brésil talonne les États-Unis au rang de premier exportateur agricole mondial. Son défi n'est plus de nourrir dix milliards d'humains, mais de trouver à qui vendre dans un monde où la demande alimentaire ralentit. Au Brazil Commodities Forum de Genève, l'agro-industrie brésilienne a dévoilé sa réponse : diversifier ses marchés et transformer ses surplus en énergie.

Anne Barrat-Publié le 5 Novembre 2026

L’agriculture brésilienne a gagné la bataille de la production. S'ouvre celle de nouveaux débouchés
@MELQUIZEDEQUE ALMEIDA

Depuis des décennies, un même refrain accompagne les débats agricoles : il faudra produire toujours plus pour nourrir une planète de 10 milliards d'habitants. La semaine dernière, à Genève, les participants à la deuxième édition du Brazil Commodities Forum ont pris ce discours à contre-pied. Quelques jours après la réélection de Lula, ils ont décrit un monde où les gains de productivité dépassent désormais la croissance de la demande alimentaire.

Organisée par l'avocate Heloisa Slav, spécialiste du négoce des matières premières entre Genève et São Paulo, la rencontre réunissait notamment Erik Norland, chef économiste de CME Group, Luiz Carlos Corrêa Carvalho, président du conseil stratégique de l'Abag (Association brésilienne de l'agronégoce), Alexandre Parola, ambassadeur du Brésil au Maroc et ancien représentant permanent auprès de l'OMC à Genève, et Mark Wolthuis, directeur général Europe d'Inpasa, premier producteur brésilien d'éthanol de maïs.

« Le sujet n'est plus seulement de produire de la nourriture. Il s'agit de créer des marchés capables de soutenir nos gains de productivité », résume Luiz Carlos Corrêa Carvalho. L'enjeu est considérable : l'agronégoce représente 25,1 % du PIB brésilien et près de la moitié des exportations du pays. Pour ce géant agricole, produire n'est plus le problème. Vendre, si.

La fin du mythe des dix milliards

Les projections de S&P Global présentées par l'Abag sont sans appel. La croissance démographique mondiale ralentit : d'environ 0,9 % par an aujourd'hui, elle tomberait à 0,4 % en 2050, pour une population de 9,6 milliards d'habitants. La consommation de viande par habitant, elle, plafonne. Elle a progressé de 2,4 % par an entre 1985 et 2000, puis de 0,7 % par an entre 2000 et 2025. À 36 kilos par personne aujourd'hui, elle ne gagnerait plus qu'un kilo d'ici 2050. Même la Chine, moteur de la demande depuis vingt ans, n'aurait pas besoin de surfaces agricoles supplémentaires d'ici 2045.

Pendant ce temps, les rendements mondiaux continuent de grimper : +1,5 % par an en moyenne pour le maïs et +1,2 % pour le soja depuis 1990. Conclusion de l'Abag : la demande alimentaire ne suffit plus à absorber les gains de productivité. C'est, selon l'association, une rupture historique.

« Aux États-Unis comme au Brésil, nous vivons un moment où l'offre dépasse la demande », constate Luiz Carlos Corrêa Carvalho. Les projections d'hier, qui annonçaient une demande en hausse continue, relevaient selon lui d'une « logique malthusienne dépassée ».

Ce diagnostic appelle toutefois des nuances, que le forum n'a pas abordées. Selon le rapport World Population Prospects 2024 des Nations unies, la population mondiale continuera de croître jusqu'à un pic d'environ 10,3 milliards d'habitants au milieu des années 2080. La démographie reste dynamique en Afrique subsaharienne, et les chocs climatiques peuvent faire chuter les récoltes. Surtout, la faim qui persiste dans le monde tient d'abord à la pauvreté, aux conflits et aux difficultés d'accès, bien plus qu'à un manque de production.

Il faut aussi tenir compte de qui porte ce discours. L'Abag représente l'agro-industrie brésilienne, et le diagnostic du surplus sert directement sa stratégie : il fait des biocarburants le débouché naturel des excédents agricoles. Les chiffres n'en sont pas faux pour autant, mais ils s'inscrivent dans un plaidoyer.

D'importateur à champion du surplus

Dans les années 1970, le Brésil importait encore une partie de sa nourriture et la quasi-totalité de son pétrole. Deux décisions ont changé la donne : investir dans une recherche agronomique adaptée aux tropiques, portée par l'Embrapa, l'institut public de recherche agronomique créé en 1973, et lancer à grande échelle le programme national d'éthanol, le Proálcool, en 1975.

Luiz Carlos Corrêa Carvalho en a retracé l'épopée. À partir des années 1970, des agriculteurs du sud du pays ont migré vers le Centre-Ouest, à la conquête du Cerrado. Cette immense savane, qui couvre près d'un quart du territoire brésilien, passait pour impropre à la culture : ses sols étaient, selon ses mots, « complexes, fragiles et chimiquement pauvres ». Une fois corrigés et amendés grâce aux travaux de l'Embrapa, ces sols sont devenus le cœur de la production de soja et de maïs. Carvalho compare volontiers cette conquête à celle de l'Ouest américain.

Les chiffres de l'Abag donnent la mesure du changement. La production de grains est passée d'environ 27 millions de tonnes en 1970 à plus de 350 millions en 2025, soit 13 fois plus. Les surfaces en grains, elles, n'ont été multipliées que par trois ou quatre, de 20–25 à 82 millions d'hectares. Sur 2000-2019, la productivité totale des facteurs a progressé de 3,18 % par an au Brésil, contre 1,66 % en moyenne mondiale et 0,50 % aux États-Unis.

Le secret tient en partie à la double culture, appelée safrinha. Juste après la récolte du soja, les agriculteurs sèment sur la même parcelle un maïs à cycle court. « Peu de gens le savent, mais ce maïs n'a pas été semé au départ pour nourrir les hommes, les animaux ou les moteurs. Il servait à améliorer le sol pour le soja », explique Mark Wolthuis. Des études de l'Embrapa avaient montré que le soja cultivé seul épuisait les sols, et qu'un maïs de seconde saison les régénérait. Ce maïs est aujourd'hui semé sur environ un tiers des surfaces de soja. Il alimente l'export, l'alimentation animale et, de plus en plus, les usines d'éthanol.

Carvalho parle de land sparing, « poupa-terra » en portugais : produire davantage sans étendre les surfaces au même rythme. Les chiffres lui donnent en partie raison, puisque la production a crû bien plus vite que les surfaces. Mais les surfaces en grains ont tout de même gagné près de 60 millions d'hectares depuis 1970, en grande partie au détriment de la végétation naturelle du Cerrado, qui reste aujourd'hui le biome le plus déboisé du pays.

Diversifier les débouchés, la nouvelle priorité

En 2025, les exportations agricoles brésiliennes ont atteint le record de 169,2 milliards de dollars, selon le ministère de l'Agriculture. C'est à peine moins que les États-Unis, premiers exportateurs mondiaux avec 171 milliards de dollars : l'écart n'a jamais été aussi faible. Selon le Financial Times, cité par AgFeed, le Brésil pourrait ravir la première place dès 2026. Il est déjà premier exportateur mondial de café, de jus d'orange, de sucre, de soja, de maïs, de volaille, de tourteau de soja, de bœuf et de coton.

L'agronégoce tient aussi à bout de bras la balance extérieure. Selon les chiffres de l'Abag, il dégage un excédent de 149 milliards de dollars en 2025. Il compense le déficit de l'industrie (-81 milliards) et des services (-52 milliards), pour un solde global de +16 milliards.

Mais ces ventes reposent sur un client dominant. La Chine absorbe à elle seule 32,7 % des exportations agricoles brésiliennes, soit 55,3 milliards de dollars en 2025, dont plus de 60 % pour le seul complexe soja. D'où l'obsession de la diversification. Le gouvernement revendique l'ouverture de plus de 500 nouveaux marchés depuis 2023, selon le ministère de l'Agriculture. L'accord entre l'Union européenne et le Mercosur, signé le 17 janvier dernier, doit à terme faciliter l'accès au marché européen.

La diversification ne passe pas seulement par de nouveaux clients, mais aussi par de nouveaux usages. Plutôt que d'exporter tous ses surplus, le Brésil en transforme une part croissante en énergie : son maïs et sa canne deviennent de l'éthanol. La loi impose déjà 30 % d'éthanol dans l'essence, un taux porté temporairement à 32 % en juillet, l'un des plus élevés au monde. C'est un débouché qui ne dépend d'aucun acheteur étranger.

À Genève, le Brésil s'est aussi présenté comme un fournisseur fiable. C'était le fil rouge de la soirée : après la pandémie et les guerres, la sécurité des approvisionnements compte désormais autant que leur coût. « Dans un monde de confrontations géopolitiques, de routes maritimes perturbées et de restrictions à l'export, sur quels pays pouvons-nous réellement compter ? », a demandé l'ambassadeur Alexandre Parola. Pour lui, la réponse va de soi : nourriture, énergie propre, minerais, et un quatrième atout, l'eau. « L'eau sera ce que le pétrole a été au siècle dernier. Très peu de pays réunissent ces quatre atouts. » Et il invite les investisseurs à ne pas passer à côté du Brésil.

Les talons d'Achille du modèle brésilien

Les engrais. C'est la principale fragilité du modèle agricole brésilien, et l'ambassadeur lui-même la reconnaît : malgré des « capacités productives extraordinaires », l'agriculture brésilienne « dépend toujours d'engrais importés ». Selon les données présentées au forum par CME Group, les engrais figurent parmi les premières importations du pays, pour quelque 13 milliards de dollars. Selon l'ANDA, l'association brésilienne de la filière des engrais, 88 % des engrais consommés en 2025 étaient importés, et la Russie est le premier fournisseur. Le Plan national des engrais vise à ramener cette dépendance à 50 % d'ici 2050.

L'énergie. La guerre au Moyen-Orient, commencée fin février, a rendu le risque concret. Le gaz naturel sert à fabriquer l'urée. Or, selon l'analyse de CME Group, seul un tiers environ des volumes habituels de gaz qatari franchit le détroit d'Ormuz. « La bonne nouvelle pour le Brésil, c'est qu'il est à peu près indépendant sur le plan énergétique, relève Erik Norland. Mais les agriculteurs du monde entier, y compris au Brésil, paient le diesel beaucoup plus cher. » Le diesel s'échange à l'équivalent de 200 dollars le baril, et les prix agricoles ne suivent pas.

La logistique. Le pays a la taille d'un continent. « Nous faisons encore jusqu'à 1 600 kilomètres en camion pour rejoindre un port. C'est absurde », s'agace Mark Wolthuis. Paradoxe : une partie du diesel consommé dans l'intérieur du pays est importée, puis acheminée elle aussi par camion. Le rail progresse, et Inpasa étudie un pipeline d'éthanol de 2 000 à 2 500 kilomètres vers les ports, qui pourrait être doublé d'un second pour remonter le diesel.

Le coût du capital et la stabilité des politiques. Les taux d'intérêt élevés freinent l'investissement. « Nous avons besoin de politiques d'État, pas de politiques de gouvernement qui changent tous les quatre ans », martèle Luiz Carlos Corrêa Carvalho.

La bataille des normes

Reste un combat que le Brésil entend mener : celui des règles. Pour l'ambassadeur Alexandre Parola, être un fournisseur incontournable ne suffit pas. « La pertinence stratégique n'est pas la même chose que l'influence stratégique », a-t-il insisté. Autrement dit, le Brésil veut peser sur les normes qui encadrent le commerce agricole, plutôt que de « simplement s'adapter à des critères établis ailleurs ».

« L'agriculture tropicale doit être évaluée selon des standards scientifiques adaptés à ses conditions, et non par l'application automatique de modèles conçus pour les climats tempérés, plaide-t-il. Ce n'est pas une demande de normes plus basses. C'est une demande de rigueur scientifique. » Entre les lignes, ce sont notamment les règles européennes qui sont visées, de la lutte contre la déforestation importée aux bilans carbone des biocarburants. Sous les tropiques, deux voire trois récoltes par an sur une même parcelle, ou l'obligation légale de préserver une partie de chaque exploitation, changent les calculs. L'ambassadeur admet d'ailleurs que tous les désaccords ne portent pas sur les faits : « Certains portent sur des intérêts. »

Pour appuyer ce discours, l'Abag met en avant une donnée frappante. Selon l'Embrapa Territorial, 65,6 % du territoire brésilien reste couvert de végétation native, et 31,3 % seulement est consacré aux cultures, aux pâturages et aux forêts plantées. Aux États-Unis, ces usages agricoles occupent 74,3 % du territoire. Le message est clair : le Brésil produit massivement tout en préservant bien davantage que son grand concurrent. Les agriculteurs y contribuent directement. Le Code forestier impose à chaque exploitation de conserver en végétation native une « réserve légale » de 20 % à 80 % de sa surface, selon la région, une obligation sans équivalent ailleurs, selon l'Abag. Au total, près de 29 % du territoire est ainsi préservé sur des propriétés agricoles.

Ces chiffres ne disent pas tout. Les 65,6 % incluent aussi les terres indigènes, les aires protégées et 10,4 % de terres non cadastrées. Surtout, la déforestation se poursuit. Selon MapBiomas, réseau de surveillance réunissant ONG, universités et entreprises technologiques, près de 985 000 hectares ont été déboisés en 2025. C'est 20,6 % de moins qu'en 2024, mais le Cerrado concentre à lui seul 55 % de ces pertes, et l'expansion agricole explique plus de 97 % de la perte de végétation native ces sept dernières années. Pour répondre à la défiance des acheteurs, le ministère de l'Agriculture déploie le programme Agro Brasil + Sustentável, une plateforme publique réunissant données foncières, environnementales et sociales.

Le Brésil a prouvé qu'il savait produire. Il doit maintenant prouver qu'il sait vendre, et convaincre. Parmi ses réponses, une s'impose : faire de ses surplus agricoles du carburant. « Ce n'est plus une question de nourriture contre carburant. C'est une nécessité : nourriture et carburant », conclut Luiz Carlos Corrêa Carvalho.

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