Publié le 30 Octobre 2026

Comment intégrer l’Ukraine à l’Union européenne sans sacrifier la betterave et les oléagineux français ? Ces deux filières figurent, au même titre que le blé ou le maïs, parmi les premières que la puissance agricole ukrainienne pourrait mettre en danger. L’Ukraine produit la betterave à des coûts nettement inférieurs à ceux de la France, et elle expédie déjà chaque année vers l’Union européenne autant d’oléagineux que la France en récolte.
Lors de la conférence de rentrée d’Agridées fin septembre dernier, les représentants des deux filières ont tenté de répondre à cette question : Benjamin Lammert, président de la Fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux (FOP) et de l’interprofession Terres Univia, et Alexis Patry, directeur de l’ARTB, l’institut économique de la filière betteravière. Leur diagnostic est le même. Leurs réponses aussi.
Un écart impossible à combler
En betterave, l’Ukraine produit avec des coûts « de l’ordre de 30 % plus faibles que la France », selon Alexis Patry, que nous avons interrogé après la conférence (lire notre entretien : « Peut-on sauver la betterave française ? »). Entre ses agroholdings et les plus grandes exploitations françaises, le rapport de taille va de 1 à 1 000. Croire que les deux pourront coexister relève, selon lui, de l’illusion : les moins compétitifs disparaîtront, et le mouvement a déjà commencé. Même l’alignement sur les normes européennes ne suffira pas à combler l’écart, faute de structures d’exploitation comparables.
« Celui qui fixe le prix, c’est celui qui est le plus compétitif. » Benjamin Lammert
Benjamin Lammert pose les mêmes ordres de grandeur. L’Ukraine cultive environ 30 millions d’hectares de terres arables, soit près de trois fois la France et un tiers de l’Union européenne. Les dix premières agroholdings ukrainiennes exploitent 2,8 millions d’hectares, soit l’équivalent des surfaces de 22 000 producteurs français. « Dix fermes, c’est un quart des producteurs français », fait valoir Benjamin Lammert. Reprenant l’expression de « chasseurs de coûts » employée par Olivier Antoine dans nos colonnes, il ajoute : « Celui qui fixe le prix, c’est celui qui est le plus compétitif. »
Des filières bâties sur un niveau de prix
Le risque ne tient pas seulement aux volumes, mais aussi à leurs effets sur les prix. Les deux filières se sont restructurées pour fonctionner à un certain niveau de marché, autrement dit sur la base de prix leur permettant de rester rentables. Côté sucre, la fin des quotas européens en 2017, qui a accentué la concurrence et la pression sur les cours, s’est soldée par la fermeture d’une vingtaine d’usines en neuf ans en Europe. Si les prix plongeaient durablement, sous l’effet d’un afflux de production capable d’augmenter très fortement d’une année sur l’autre, « toute la production qui s’est restructurée dans nos zones européennes ne pourrait pas survivre », prévient Alexis Patry. Avec, à la clé, de nouvelles fermetures d’usines et des territoires fragilisés.
Du côté des oléagineux, la filière s’est construite sans aucune protection douanière : dès la création de la politique agricole commune (PAC), en 1962, l’Europe a accepté, à la demande des États-Unis, de laisser entrer les graines sans droits de douane. Elle a dû inventer ses propres débouchés, comme le biodiesel et le soja non OGM, payé 100 à 120 € la tonne de plus que le soja OGM. Ce sont ces équilibres qu’un afflux ukrainien pourrait déstructurer. Environ sept millions de tonnes d’oléagineux ukrainiens, graines, huiles et tourteaux confondus, arrivent déjà chaque année sur le marché européen, l’équivalent de la production française.
La France en première ligne
Pour le sucre, la France est particulièrement exposée. Avec l’Allemagne et la Pologne, elle assure 75 % de la production betteravière européenne, et elle approvisionne des pays déficitaires comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce. Or, tout afflux, qu’il vienne d’Ukraine ou du Mercosur, frapperait d’abord ces zones excédentaires. Alexis Patry met en garde contre les raisonnements trop simples. Les 180 000 tonnes de sucre prévues par l’accord avec le Mercosur représentent certes « l’équivalent d’une sucrerie standard. Mais l’impact peut être bien plus grand. En retirant, par exemple, 30 000 tonnes de sucre à travailler pour six sucreries (soit 180 000 tonnes au total), cet afflux de sucre fragilise les six usines en question (et non pas une seule usine) et bien entendu les planteurs de betteraves qui les livrent ».
« Flécher tout ou partie de la production ukrainienne vers certains débouchés permettrait de lisser les déséquilibres offre-demande. » Alexis Patry
Flécher vers l’énergie
D’où la proposition commune aux deux filières : réserver une partie de l’offre ukrainienne à certains usages, au premier rang desquels les biocarburants. « Flécher tout ou partie de la production ukrainienne vers certains débouchés permettrait de lisser les déséquilibres offre-demande qui peuvent apparaître. C’est une manière de gérer le marché qui semble pertinente et flexible », explique Alexis Patry. Pour la betterave, ce fléchage passe par un relèvement des mandats d’incorporation, qui ferait de la place à un surplus transformé en éthanol plutôt qu’en sucre. En France, environ 20 % des quelque 35 millions de tonnes de betteraves récoltées chaque année partent déjà en éthanol. Une solution « gagnant-gagnant », selon lui : le marché sucrier garderait son équilibre et la France renforcerait son autonomie énergétique. Il cite le Brésil, où l’incorporation atteint 32 %, ou l’Inde, qui relève ses mandats.
Benjamin Lammert plaide, lui, pour relever « à 9 % au minimum » le plafond de 7 % fixé par l’Union européenne pour la contribution des biocarburants issus de cultures alimentaires et fourragères aux objectifs d’énergie renouvelable dans les transports. Dans l’urgence de la crise énergétique liée au détroit d’Ormuz, la France a demandé à la Commission européenne de monter à 10 %. Pour le président de la FOP, l’Europe y gagnerait doublement. Le pressage des graines de colza ou de tournesol donne de l’huile, transformable en biodiesel, mais aussi des tourteaux riches en protéines, destinés à l’alimentation animale. Or, l’Europe importe à la fois du carburant et des protéines végétales, comme le soja. Produire davantage de biodiesel réduirait donc deux dépendances d’un coup.
« Il ne faut pas sacrifier la PAC à l’intégration de l’Ukraine. » Benjamin Lammert.
Lever les verrous européens
Reste à convaincre Bruxelles. Benjamin Lammert pointe la taxonomie financière européenne, qui classe depuis cinq ans les biocarburants de première génération parmi les activités « brunes ». Résultat : les banques rechignent à financer de nouvelles usines. Alexis Patry, lui, voit dans le fléchage une occasion d’investir aussi en Ukraine, par exemple dans « la réhabilitation d’une distillerie », pour que « tout le monde soit gagnant ».
Encore faut-il organiser concrètement ce fléchage. Relever les plafonds d’incorporation créerait des débouchés supplémentaires pour les biocarburants, sans garantir pour autant que les volumes ukrainiens y seraient orientés plutôt que vers les marchés alimentaires.
Les deux responsables s’accordent sur un point : une adhésion de l’Ukraine ne se gérera pas avec un cadre figé. « Il ne faut pas sacrifier la PAC à l’intégration de l’Ukraine », conclut Benjamin Lammert.

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