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Comment sécuriser ses filières végétales ? Sophie Dartois : « Moins dépendre d'ingrédients du bout du monde »

Et si sécuriser une filière végétale consistait d'abord à ne plus rien en perdre ? La Phocéenne de Cosmétique travaille depuis sept ans à transformer les coproduits de son propre moulin à huile en actif cosmétique. Une innovation qui éclaire sa stratégie pour mieux maîtriser ses matières premières fragilisées par le climat. Mais relocaliser, prévient sa responsable RSE, Sophie Dartois, ne peut pas se décider du seul point de vue de l'industriel.

Anne Barrat-Publié le 22 Septembre 2026

Sophie Dartois et Meryll De Batz, oléicultrice, au Moulin de Cante Perdrix.
Sophie Dartois et Meryll De Batz, oléicultrice, au Moulin de Cante Perdrix.

Fondée en 1996, La Phocéenne de Cosmétique fête cette année ses 30 ans. La PME française, dirigée par son cofondateur Éric Renard, réunit quatre marques : Le Petit Olivier, Lovéa, Laboratoire Vendôme et, depuis janvier 2026, Laboratoires de Biarritz. Toutes ses références sont fabriquées en France et plusieurs de ses gammes se sont construites autour d'actifs végétaux : olive, argan, monoï, amande ou karité.

Mais fabriquer en France ne dit pas d'où viennent les ingrédients. Or, c'est en amont que se concentre l'essentiel de son impact : près de 98 % de son empreinte carbone relèverait du scope 3, ses émissions indirectes, les matières premières et la formulation pesant à elles seules les deux tiers de cette empreinte et près de 80 % de son empreinte biodiversité. Accompagnée par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME), elle vise une réduction de 20 % de son empreinte carbone d'ici à 2035 : mieux tracer ses approvisionnements, relocaliser certains actifs, tirer davantage de valeur des ressources déjà disponibles.

Dans un entretien avec Bloom Agritech, Sophie Dartois détaille les choix opérés par La Phocéenne pour sécuriser ses filières végétales, entre relocalisation, diversification, traçabilité et valorisation des coproduits.

L'olive, sécurisée d’amont en aval

Créé en 2003, Le Petit Olivier achetait à ses débuts les extraits d'olive entrant dans ses produits. En 2010, l'entreprise franchit une étape inhabituelle pour une marque cosmétique : elle rachète à Saint-Bonnet-du-Gard, non loin du pont du Gard, un moulin et un domaine de quinze hectares, dont cinq plantés de 1 500 oliviers. « Sur la gamme olive et la gamme argan, nous avons vraiment sécurisé l'approvisionnement, et nous nous sommes engagés de bout en bout sur la filière, fait valoir Sophie Dartois. Racheter un moulin, c'est engageant pour une marque comme Le Petit Olivier. »

L'activité alimentaire du domaine relève d'une société distincte : sous la marque Domaine de Cante Perdrix, le moulin vend sa propre huile et presse les olives d'autres producteurs. Les meilleures olives lui reviennent en priorité, une partie de l'huile alimentant ensuite les soins du Petit Olivier.

Faire du coproduit une ressource

Cette maîtrise de l'amont a fait émerger une autre piste : tirer davantage de ce que la filière produit déjà. L'extraction laisse en effet des coproduits – le grignon, pâte de résidus solides, et les margines, eaux de végétation – jusqu'ici en partie épandus dans le verger comme amendement. « Il y avait un déchet, le grignon.  Nous avons eu envie de dire : cherchons une meilleure utilisation de ces déchets.»

Avec la société Greentech, l'entreprise y travaille depuis sept ans. Plus de 500 essais ont été nécessaires pour mettre au point, par un procédé de chimie verte, un actif dont le brevet est en cours de dépôt et qui donnera une gamme début 2027. Hydratant, apaisant et antioxydant, il présenterait une activité de régénération de la peau assez différente de celle de l'huile d'olive pour justifier une gamme parallèle. « C'est la première fois que La Phocéenne, pour sa marque Le Petit Olivier, crée un actif. Et un actif qui vient de chez nous, qui vient vraiment du moulin du Petit Olivier. Qui plus est, un actif « à impact carbone réduit », souligne Sophie Dartois, « puisqu'on parle d'un déchet ».

L'argan, sécuriser sans délocaliser

À 2 000 kilomètres du Gard, la logique est tout autre. Depuis 2017, La Phocéenne accompagne une filière d'argan près d'Essaouira, au Maroc. Tout commence avec une ONG, dans un village isolé de 17 familles, en apportant l'eau et l'électricité solaire – d'où son nom, « village solaire ». Le projet s'est depuis étendu : 300 familles en vivraient de près ou de loin et une coopérative de 23 femmes assure le concassage des noix.

Quelque 350 000 euros y ont été investis en cinq ans, cofinancés avec Intermarché : salle de concassage, école, pépinière, formations. Une cinquantaine d'emplois ont été créés et l'entreprise impose par contrat à son partenaire une rémunération des femmes supérieure de 15 % au prix du marché. « À la base, c'est vraiment une démarche RSE : permettre que les femmes grâce à qui nous avons cette huile puissent mieux vivre de leur travail. »

Le changement climatique a rattrapé cet engagement. Après plusieurs années de sécheresse, le prix d'achat de l'huile d'argan a été multiplié par quatre en sept ans. Elle a cessé de commercialiser une huile pure, devenue incompatible avec son positionnement en grande distribution, au profit d'un mélange argan, macadamia et amande douce. L'hiver pluvieux qu'a connu le Maroc cette année laisse espérer une accalmie, mais les travaux que suit Sophie Dartois annoncent une aire de l'arganier nettement réduite d'ici à 2050. « C'est une filière très vulnérable au changement climatique, pointe-t-elle. On sait que cela va être de plus en plus compliqué. »

Sécuriser une filière ne protège donc pas de la flambée des cours ; cela permet d'en connaître les causes et d'agir sur la vulnérabilité des producteurs. Deux coopératives, agricole et d'écotourisme, complètent désormais celle de l'argan, et le jardin en permaculture fournit des plantes transformées en hydrolats, vendus sous la marque des femmes, Village Solaire. « Quand je parle de sécurisation, détaille Sophie Dartois, c'est sécurisation pour nous, mais aussi autonomisation pour les femmes. Notre objectif, c'est qu'elles puissent se débrouiller sans nous, qu'elles soient complètement autonomes. »

Relocaliser là où cela fait sens

L'olive et l'argan dessinent deux modèles opposés : ici l'entreprise possède une partie de la production ; là, elle refuse d'être l'unique débouché d'une filière.

Relocaliser, La Phocéenne sait le faire : le Laboratoire Vendôme, racheté en 2023 à un groupe italien, a vu sa fabrication rapatriée d'Italie et de Pologne vers la France. Déplacer un actif végétal est autrement plus délicat. Des travaux étudient la culture de l'arganier en Espagne ou dans le sud de la France ; quelques pieds ont même été plantés dans le Gard, à titre expérimental. Mais l'arbre est endémique du Maroc, son huile protégée par une indication géographique ; déplacer la filière reviendrait à la retirer à ceux qu'elle fait vivre. « Si demain nous pouvions faire de l'argan en France, pourquoi pas, cela pourrait nous sécuriser. Maintenant, nous travaillons avec des femmes qui vivent et qui dépendent aujourd'hui de ce métier et tout le développement économique dépend de ce patrimoine. »

Karité, amande ou monoï ne connaîtront pas le même degré d'intégration : l'entreprise prépare une charte d'achat responsable et audite ses approvisionnements. Le monoï de Lovéa rappelle d'ailleurs que la proximité ne se résume pas à une nationalité : « c'est la France, bien sûr, mais c'est la Polynésie française, avec des enjeux éloignés ». Et Sophie Dartois de poursuivre : « Décarboner nos formules, trouver des alternatives de filières plus tracées, des certifications et de la relocalisation d'actifs, c'est un enjeu à horizon 2035 : moins dépendre d'ingrédients du bout du monde, d'ingrédients que l'on peut moins facilement tracer, sur lesquels nous avons moins la main. »

L'actif tiré des coproduits de l'olive en offre l'expression la plus aboutie : une ressource locale déjà disponible, un déchet plutôt qu'une culture supplémentaire. Mais Sophie Dartois met en garde contre une lecture purement industrielle, car, « sécuriser ses matières premières consistera peut-être moins à tout rapprocher qu'à choisir, filière par filière, ce qu'il faut relocaliser, diversifier, transformer, ou préserver là où cela pousse. »

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Fondée en 1996 et basée à Salon-de-Provence, La Phocéenne de Cosmétique est une PME française spécialisée dans la conception, la fabrication et la commercialisation de produits cosmétiques. Dirigée par son cofondateur Éric Renard, elle réunit quatre marques : Le Petit Olivier, Lovéa, Laboratoire Vendôme et Laboratoires de Biarritz, intégré au groupe en 2026. Ses produits sont fabriqués en France.