Anne BarratPublié le 26 Octobre 2026

La betterave française peut-elle encore tenir son rang ? Au sein même de l’Union européenne, la Pologne lui grignote des surfaces et des parts de marché. En France, les planteurs disposent de moins de solutions que leurs voisins contre les pucerons. Et demain, l’Ukraine, qui produit environ 30 % moins cher, pourrait rejoindre le marché unique (lire notre article « Betterave, oléagineux : les biocarburants pour amortir le choc ukrainien »), ce qui mettrait en péril une équation déjà bancale. S’il existe une solution, elle commence, selon Alexis Patry, par « savoir se dire les choses » et « ne pas mettre la poussière sous le tapis » : admettre que la France ne pourra pas rivaliser sur les coûts avec les géants ukrainiens, et cesser d’imposer à ses planteurs des contraintes que leurs concurrents ignorent. Trois questions pour comprendre ce qui fragilise la betterave française, et ce qui pourrait la sauver.
Indépendamment de l’arrivée possible de l’Ukraine, la betterave française est-elle compétitive en Europe ?
La betterave européenne se joue pour l’essentiel entre trois pays : la France, l’Allemagne et la Pologne, qui assurent à eux seuls 75 % de la production. Avec l’Allemagne, nous sommes plus ou moins dans le même bateau, même si notre production est un peu en retrait ces dernières années. Avec la Pologne, c’est plus compliqué. Ses coûts salariaux et ses charges sont structurellement plus faibles que les nôtres. Surtout, les planteurs polonais bénéficient d’aides couplées, que nous n’avons ni en France ni en Allemagne. Ce complément de revenu pour chaque hectare de betteraves renforce l’attractivité de la culture : la Pologne grappille des parts de marché et des surfaces. Tout n’est pas à jeter : la France garde une forme de compétitivité.
La France ajoute-t-elle ses propres handicaps, comme l’interdiction de l’acétamipride ?
Oui, c’est un handicap certain face aux autres États membres. Et il faut être clair : à ce jour, la betterave n’a pas accès à l’acétamipride en France. C’est la filière noisette qui est concernée. Il faudrait l’avoir pour jouer avec les mêmes règles du jeu que nos voisins. D’autant que les alternatives proposées sont peu ou pas efficaces et généralement plus coûteuses. Ce sont des innovations, qui n’ont pas encore d’économies d’échelle mais pour l’agriculteur, ce n’est pas satisfaisant. Les planteurs doivent parfois passer plusieurs fois dans leurs champs. Le surcoût varie selon les années et la pression des pucerons, vecteurs de la maladie, mais à efficacité égale, il n’y a pas photo. La filière dénonce cette distorsion de concurrence depuis longtemps. Le plus triste, c’est que nous sommes en train, à petit feu, de mettre en difficulté un des fleurons de notre agriculture française.
Que faudrait-il pour sauver la filière ?
D’abord, de la cohérence. Il est impossible de demander aux producteurs français des efforts qui se traduisent par une hausse de leurs coûts, et en même temps de laisser entrer des produits issus d’un mode de culture qui n’est pas du tout celui que la France veut appliquer. Nous ne pouvons plus être schizophrènes. Le consommateur a aussi sa part : la notion de « consom’acteur » a du sens.
Ensuite, de la valeur. Imposer des coûts supplémentaires sans créer de valeur en face, c’est condamner la filière. Pour une commodité comme le sucre, la montée en gamme constitue encore un vœu pieux. Dire aux agriculteurs que leur boîte à outils se réduit, que leurs coûts augmentent et qu’ils restent payés pareil voire moins, ça ne peut pas marcher.
Enfin, de la fierté. Nous avons probablement déjà l’agriculture la plus durable au monde : sachons le valoriser. Le jour où ce surcroît de valeur reviendra aux agriculteurs grâce à une rémunération supplémentaire de leurs efforts par le marché – et non par des mécanismes de soutien à durée de vie généralement limitée –, ils commenceront à se laisser convaincre.

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