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Peut-on réduire les intrants sans perdre en compétitivité?

Entre pression réglementaire et concurrence accrue, les agricultures européennes doivent repenser leur modèle. Pas de solution miracle, selon André Fougeroux, apiculteur et académicien : seul un bouquet d’innovations agronomiques, technologiques et biologiques permettra de préserver la souveraineté alimentaire du continent.

Anne Barrat-Publié le 6 Octobre 2025

Peut-on réduire les intrants sans perdre en compétitivité?

Partout en Europe, les politiques agricoles se heurtent à la même équation : comment réduire l’usage des pesticides tout en préservant la souveraineté alimentaire et la compétitivité des filières ? Aux Pays-Bas, les restrictions phytosanitaires provoquent des tensions, en Allemagne l’interdiction progressive du glyphosate divise, tandis qu’en Espagne et en Italie les producteurs alertent sur la concurrence de pays tiers utilisant des molécules interdites dans l’Union européenne. En France, ces débats prennent une ampleur particulière : le pays applique souvent des normes plus strictes que ses voisins, ravivant des inquiétudes sur l’équité européenne et la compétitivité des filières. Plus largement, ces divergences réglementaires fragilisent la capacité de l’Europe à préserver sa souveraineté alimentaire face à des concurrents internationaux moins contraints et de plus en plus agressifs.


Pour éclairer ces enjeux, nous avons interrogé André Fougeroux, membre de l’Académie d’agriculture de France et apiculteur, observateur attentif des mutations du monde agricole.

 

Face à ces débats européens sur les pesticides, posons-nous aujourd’hui les bonnes questions pour l’avenir de notre agriculture et de notre souveraineté alimentaire?

Ces controverses, notamment celles sur l’acétamipride ou les « mégabassines » que nous avons eues en France dans le cadre de l'examen de la loi Duplomb, ont le mérite de mettre sur la table des enjeux fondamentaux : quel type d’agriculture voulons-nous ? quelle souveraineté alimentaire pour la France et l’Europe ? La crise du COVID puis la guerre en Ukraine ont révélé notre dépendance aux importations, parfois à plus de 50 % pour certaines filières agricoles, les fruits et légumes par exemple. C’est une vulnérabilité stratégique. Cette loi a contribué à rouvrir la discussion, les réponses restent à construire.


Pourquoi ce sujet provoque-t-il une telle fracture politique en France ?

Parce qu’il touche au modèle agricole lui-même. À l’Assemblée, les votes reflètent un clivage net : la gauche rejette ce qu’elle perçoit comme un retour au productivisme, la droite soutient une agriculture jugée plus compétitive.

Dans le monde agricole aussi, les avis divergent. Certains producteurs, notamment en grandes cultures, ne supportent plus l’accumulation de normes. D’autres, au contraire, refusent la réintroduction de molécules controversées. En réalité, la loi révèle un clivage idéologique bien plus large : voulons-nous une agriculture intensive et compétitive ou une agriculture plus respectueuse de l’environnement moins productive et nécessitant des importations de produits alimentaires? Y a-t-il une troisième voie? 


« Il n’y a pas de solution unique, mais un bouquet d’innovations. » 


Que disent les agriculteurs de terrain ?

Leurs témoignages montrent des situations contrastées. Ainsi, les betteraviers ont très mal vécu l’année 2020, marquée par une forte attaque de jaunisse qui a détruit jusqu’à 50 % des récoltes, alors que leurs voisins allemands ou belges disposaient de solutions interdites en France. Les producteurs de pruneaux ou de noisettes subissent la concurrence du Chili, des États-Unis ou de la Turquie sans disposer des mêmes outils de protection. Dans le Sud-Ouest, certains ont dû arracher des milliers d’hectares de pruniers faute de rentabilité.

Ces exemples nourrissent un sentiment d’injustice vis-à-vis de l’Europe : « pourquoi nos voisins ont-ils accès à des produits qui nous sont interdits ? ». Mais tous ne partagent pas ce point de vue : certains petits producteurs préfèrent défendre une agriculture plus sobre, quitte à accepter un recul de compétitivité.


Peut-on résumer l’opposition à un clivage « gros » contre « petits » agriculteurs ?

Non, il ne s’agit pas d’une division entre riches et pauvres. On trouve des petits producteurs favorables à la loi, au nom de la justice européenne, comme cet agriculteur alsacien qui exploite des parcelles de part et d’autre du Rhin, avec des règles différentes selon le côté de la frontière.

Le clivage est surtout idéologique et territorial : rapport aux normes, à la concurrence et à la vision de l’avenir agricole, à l’acceptation des nouvelles technologies.


Quelles solutions scientifiques voyez-vous pour l’agriculture de demain ?

Il n’y a pas de solution unique, mais un bouquet d’innovations : perturber la communication entre insectes et plantes plutôt que de les détruire, renforcer le machinisme agricole pour le désherbage mécanique, mobiliser le microbiome (bactéries et champignons protecteurs des cultures) et diversifier les cultures afin de limiter les risques.

L’agroécologie a un rôle, mais ce n’est pas une recette miracle. On oublie trop souvent que nos grands-parents pratiquaient déjà une forme d’agroécologie et subissaient malgré tout de lourds dégâts parasitaires. Quoi qu’il en soit, il faut garder des solutions de rattrapage, même en dernier recours, pour éviter qu’un agriculteur voie ses récoltes détruites sans pouvoir agir.


Faut-il aller vers de plus grandes exploitations ?

La taille moyenne des exploitations françaises tourne autour de 70 hectares, loin des milliers d’hectares américains ou brésiliens. Certes, des fermes dépassent 1 000 hectares, mais ce n’est pas la majorité.

Le vrai enjeu est ailleurs : la diversification. Certaines filières sont très spécialisées, comme les serres de tomates, où les investissements et la technicité empêchent toute diversification. Mais d’autres agriculteurs introduisent de nouvelles cultures (plantes aromatiques, légumineuses, etc.) pour s’adapter.


Et l’avenir de l’élevage ?

C’est un sujet explosif. En France, la consommation de viande recule, notamment chez les jeunes urbains, sensibles aux arguments du bien-être animal. À l’international, c’est l’inverse : la demande explose, en Asie notamment. Les filières françaises sont fragilisées par cette contradiction. Or, l’élevage reste essentiel, ne serait-ce que pour la fertilisation organique. Sans élevage, de nombreuses exploitations bio peinent à maintenir la fertilité de leurs sols. Il faut donc trouver un nouvel équilibre et, sans doute, repenser le soutien public aux éleveurs.


« Il est urgent d’organiser un Grenelle de l’agriculture et de l’alimentation,

pour définir collectivement ce que la société attend de ses agriculteurs, et à quel prix. » 

 

Comment voyez-vous l’avenir à horizon 2050 ?

Je distingue deux grands axes. D’une part, l’autonomie énergétique. Si les exploitations produisaient leur propre énergie grâce au photovoltaïque, à la méthanisation, puis à l’hydrogène, cela permettrait d’éliminer une facture moyenne de 12'000 € par an en énergie fossile. D’autre part, l’autonomie en fertilisation. Aujourd’hui, 25% de nos engrais proviennent de Russie ou de Biélorussie. L’offre d’engrais organiques est insuffisante et diminue avec la baisse du cheptel. Il faut innover, par exemple produire de l’azote à partir d’électricité, de l’air et de l’eau. Ces deux chantiers sont cruciaux pour rendre l’agriculture plus résiliente.


Quel « contrat » entre la société et les agriculteurs ?

C’est la question centrale. Après la seconde guerre mondiale, la mission de l’agriculture était claire : remplir les assiettes des Français. Objectif atteint dans les années 1970 avec l’autosuffisance alimentaire. Aujourd’hui, les attentes sont plus floues : certains veulent du bio, du local, des petits élevages ; d’autres privilégient le prix. Les agriculteurs sont perdus face à ces injonctions contradictoires et souffrent d’un manque de reconnaissance. Résultat : peu de jeunes reprennent les exploitations, aggravant la crise du renouvellement.

Il est urgent d’organiser un Grenelle de l’agriculture et de l’alimentation, pour définir collectivement ce que la société attend de ses agriculteurs, et à quel prix. 

Il faudra, tôt ou tard, répondre collectivement à cette question, faute de quoi la souveraineté alimentaire européenne restera un horizon lointain.


Cette souveraineté alimentaire doit-elle être un objectif stratégique ?

Oui, sans ambiguïté. L’Europe dispose des sols, des climats et du savoir-faire nécessaires. Ne pas viser l’autonomie alimentaire serait une faute stratégique, d’autant que d’autres régions du monde ne pourront pas la garantir non plus. La souveraineté alimentaire doit redevenir un pilier stratégique, au même titre que l’environnement. Ce rééquilibrage a d’ailleurs été amorcé dans la nouvelle loi d’orientation agricole française.


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