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Comment améliorer la rentabilité d’une exploitation ? « En raisonnant parcelle par parcelle », répond Olivier Antonin

Décider avec des données économiques vieilles de dix-huit mois : c’est encore le quotidien de nombreux agriculteurs. À ce décalage s’ajoute un autre angle mort : connaître le rendement d’une parcelle ne suffit pas à savoir ce qu’elle rapporte. Entretien avec Olivier Antonin, cofondateur de Cockpit Agriculture, qui veut donner aux agriculteurs de nouveaux outils pour mesurer, comparer et anticiper.

Anne Barrat-Publié le 14 Septembre 2026

David Pineau (à gauche) et Olivier Antonin (à droite), cofondateurs de Cockpit.
David Pineau (à gauche) et Olivier Antonin (à droite), cofondateurs de Cockpit.

Dans un contexte économique et climatique de plus en plus incertain, l'agriculteur décide souvent sans instrument de mesure. La jeune pousse Cockpit Agriculture, née à Nantes au sein du start-up studio Imagination Machine, veut y remédier avec Cockpit, son « jumeau numérique » de chaque exploitation. À la veille du lancement commercial de Cockpit, cet automne, son cofondateur Olivier Antonin, agriculteur et ingénieur agricole, associé au polytechnicien David Pineau, explique comment l'IA peut répondre aux besoins des agriculteurs et des distributeurs agricoles : ceux d'aujourd'hui, et ceux que ces acteurs essentiels de la chaîne de valeur agricole n'ont pas encore identifiés.

Bloom Agritech : Aujourd'hui, quel est le principal angle mort du pilotage d'une exploitation agricole ?

Olivier Antonin : La visibilité. Les agriculteurs doivent attendre leur bilan comptable, entre six et neuf mois après la clôture de l'exercice, pour savoir ce qui s'est réellement passé. Ils prennent donc leurs décisions à partir de données qui ont parfois dix-huit mois. Ils connaissent leur rendement, rarement leur marge, et presque jamais parcelle par parcelle. Dans un monde devenu instable, ils engagent des choix lourds sans véritable tableau de bord. Et ils ne sont pas les seuls : une grande partie de la chaîne agricole fonctionne elle aussi avec un temps de retard.

« Aujourd'hui, les agriculteurs connaissent leur rendement, rarement leur marge, et presque jamais parcelle par parcelle. »

Pourquoi les distributeurs agricoles peinent-ils, eux aussi, à accompagner leurs adhérents ?

Ils vivent la même incertitude, à une autre échelle. Leur métier est le conseil, mais ce conseil repose encore largement sur des essais, des références techniques ou des moyennes, rarement sur la performance économique réelle des exploitations. Tous ont compris que l'intelligence artificielle allait rebattre les cartes, et beaucoup s'interrogent sur la manière de l'utiliser. Certains s'en servent déjà pour gagner en productivité en interne. En revanche, aucune n'avait trouvé comment renforcer, grâce aux données, la qualité du conseil apporté aux agriculteurs.

Est-ce de ce double constat qu'est née Cockpit ?

Exactement. Nous sommes partis d'une idée simple : si les agriculteurs comme leurs distributeurs agricoles manquent de visibilité, il faut leur donner un outil qui permette enfin de mesurer, comparer et anticiper.

En quoi Cockpit Agriculture répond-elle aux besoins actuels des agriculteurs ?

En leur apportant ce qu'aucun outil ne leur proposait jusqu'à présent : une réplique numérique de leur exploitation. Nous leur permettons de voir précisément où ils gagnent ou perdent de l'argent, jusqu'à la marge nette de chaque parcelle. Nous ne vendons pas un tableau de bord supplémentaire : nous donnons aux agriculteurs les moyens de prendre leurs décisions à partir de données objectives. 

Vous affirmez aussi répondre à des besoins que les agriculteurs n'ont pas encore identifiés. Lesquels ?

C'est toute la force du jumeau numérique. Aujourd'hui, il permet de comprendre la performance d'une exploitation. Demain, il permettra de tester différents scénarios avant de les mettre en œuvre : modifier un assolement face au changement climatique, arbitrer un investissement, mesurer l'impact économique d'un nouveau choix technique, d'une nouvelle culture, d'une nouvelle pratique culturale, ou suivre sa campagne en temps réel plutôt que de la découvrir plusieurs mois après. Notre ambition est de changer la manière de décider.

« Nous ne vendons pas un tableau de bord supplémentaire : nous donnons aux agriculteurs les moyens de prendre leurs décisions à partir de données objectives. » 

Comment fonctionne concrètement Cockpit ?

Nous récupérons automatiquement les données de l'exploitation, avec le moins de saisie manuelle possible. En une quinzaine de minutes, l'intelligence artificielle les organise et les restitue sous forme de tableaux de bord à trois niveaux : l'exploitation, la culture et la parcelle.

Notre véritable innovation réside dans le calcul de la marge nette parcelle par parcelle. Nous récupérons le parcellaire et les rotations ; les rendements sont reconstitués grâce aux images satellites, puis croisés avec la comptabilité afin de répartir précisément les charges. Cette combinaison entre données techniques et économiques constitue notre principale différence.

Pourquoi avoir choisi de passer par les distributeurs agricoles et les négoces plutôt que de commercialiser directement Cockpit auprès des agriculteurs ?

Parce que l'intelligence artificielle ne prend tout son sens que si elle s'appuie sur des bases de données riches et cohérentes. En agriculture, les comparaisons n'ont de valeur qu'entre exploitations soumises à des conditions pédoclimatiques comparables. Les distributeurs agricoles sont les mieux placés pour constituer ces communautés de référence. Ils entretiennent une relation de proximité avec les agriculteurs et disposent d'une véritable capacité d'entraînement.

Quel intérêt y trouvent-ils ?

Cockpit repose sur deux propositions de valeur indissociables. La première concerne l'agriculteur : en échange de ses données, il obtient une lecture totalement nouvelle de son exploitation.

La seconde concerne le distributeur : en agrégeant de manière anonymisée les données de nombreuses exploitations d'un même territoire, il accède à ce que nous appelons un « conseil augmenté ». Lorsqu'un agriculteur rencontre des difficultés sur une parcelle, son distributeur peut comparer sa situation avec des centaines, voire des milliers de parcelles similaires et identifier les facteurs qui expliquent les écarts de performance. Le conseil ne repose plus seulement sur l'expérimentation : il s'appuie sur la réalité économique et technique du terrain.

Comment avez-vous validé cette approche ?

Par une phase de co-construction. En 2025, cinq coopératives et négoces se sont engagés à recruter chacun 10 à 20 agriculteurs et à cofinancer leprojet. Au total, quatre-vingts exploitants ont participé à cette première étape.

Elle a surtout permis de lever une interrogation essentielle : oui, les agriculteurs acceptent de partager l'ensemble de leurs données, y compris leur comptabilité. À trois conditions : comprendre tout l’intérêt du jumeau numérique, bénéficier d'un contrat garantissant l'anonymisation, la sécurité et les usages des données et, enfin, s'appuyer sur un tiers de confiance. Les données ne sont pas confiées aux distributeurs, elles le sont à Cockpit.

« Le conseil ne repose plus seulement sur l'expérimentation : il s'appuie sur la réalité économique et technique du terrain. »

Quel est votre modèle économique ?

Notre offre est vendue par les coopératives et les négoces. Le distributeur présente Cockpit ; l'agriculteur qui souhaite utiliser la plateforme souscrit ensuite un abonnement, compris entre 400 et 1 000 euros par an selon la taille de son exploitation, avec un niveau moyen autour de 600 euros. Le distributeur est rémunéré par une commission sur les abonnements. 

Ainsi, Cockpit ne prend tout son sens qu'à grande échelle. Où en êtes-vous aujourd'hui ?

Nous sommes passés de six à onze contrats de distribution signés, avec un objectif d’une quinzaine en octobre. Nos partenaires couvrent déjà l'essentiel des régions céréalières françaises. Notre objectif est d'atteindre rapidement un millier d'exploitations. Plus la base de données s'enrichit, plus les analyses deviennent pertinentes : c'est un cercle vertueux. La prochaine étape consiste désormais à convaincre les dirigeants des distributeurs agricoles d'intégrer Cockpit dans leur stratégie de transformation.

L'été 2026 a été particulièrement difficile pour les agriculteurs. Que peut apporter Cockpit Agricultureface à ce type de crise ?

Beaucoup envisagent aujourd'hui de mettre certaines parcelles en jachère. Pourtant, cette décision peut avoir des conséquences économiques contre-productives : les charges fixes se répartissent alors sur une surface plus faible, ce qui dégrade la rentabilité des autres parcelles.

Cockpit permet de mesurer précisément ces effets et d'explorer d'autres scénarios avant de prendre une décision, par exemple en simulant l'intégration de nouvelles cultures dans l'assolement et leurs conséquences économiques à l'échelle de l'exploitation. Derrière chaque hectare abandonné, il y a bien sûr la marge de l'exploitation, mais aussi l'activité des distributeurs agricoles et, plus largement, notre souveraineté alimentaire. Notre objectif n'est pas d'inciter à produire davantage à tout prix ; il est de permettre aux agriculteurs de décider en connaissance de cause.

« Notre objectif n'est pas d'inciter à produire davantage à tout prix ; il est de permettre aux agriculteurs de décider en connaissance de cause. »

 Jusqu'où cette approche pourra-t-elle aller ?

Aujourd'hui, Cockpit établit un diagnostic. Demain, il accompagnera le pilotage quotidien de l'exploitation. Avec l'arrivée de la facturation électronique, les données comptables pourront être mises à jour en continu. Les agriculteurs suivront ainsi, en temps réel, l'évolution de leur excédent brut d'exploitation, parcelle par parcelle, et pourront ajuster leurs décisions au fil de la campagne. Nous voulons que demain, ils puissent tester leurs choix dans un environnement numérique avant de décider sur le terrain.

Qui porte cette ambition ?

Cockpit est née de la rencontre entre deux profils très complémentaires. David Pineau, polytechnicien de 37 ans, a travaillé pendant une dizaine d'années dans le nucléaire sur des modèles prédictifs de l'analyse de données appliqués aux centrales. Issu d'une famille d'éleveurs laitiers de la région nantaise, il souhaitait mettre cette expertise au service de l'agriculture.

« Nous voulons que demain, ils puissent tester leurs choix dans un environnement numérique avant de décider sur le terrain. »

Pour ma part, je suis agriculteur en grandes cultures dans la vallée de la Garonne, ingénieur agricole et j'ai effectué l'essentiel de ma carrière dans l'agrofourniture. Lui apporte la maîtrise de la donnée ; moi, celle du terrain et des filières. Notre ambition n'est pas de développer un outil supplémentaire, mais de faire entrer durablement l'agriculture dans une nouvelle manière de décider.

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