Anne BarratPublié le 10 Août 2026

Gérant de la pépinière charentaise Quercus, spécialisée dans les chênes et les essences botaniques de collection, Vincent Brunet a commencé à douze ans et en a fait son métier depuis lors. Il vient de faire l’acquisition de l’une des plus grandes collections de chênes de France. Il parle des arbres comme d’êtres vivants d’une grande intelligence, qui communiquent, s’entraident et souffrent. Son diagnostic est sombre : le dérèglement du climat menace peu à peu nos forêts endémiques. Sa conviction, elle, reste solaire : « je me lève toujours le matin avec le sourire. » Car, là où d’autres voient une impasse, ce passionné voit un chantier, celui de la forêt de demain. Entretien.
Bloom Agritech: Depuis l’enfance, vous évoluez dans la culture des arbres, des chênes en particulier. Qu’est-ce qui vous a le plus frappé ces trente dernières années ?
Vincent Brunet : Un basculement, que je constate en direct. L’an dernier, en descendant vers Cahors à vélo, j’entendais les feuilles craquer comme des chips en traversant les bois. Cette saison, elles flétrissent sous mes yeux. Jamais, de toute ma carrière, je n’avais vu cela : nous sommes passés d’accidents ponctuels climatiques à un dépérissement de fond.
Plutôt que pointer du doigt un « réchauffement climatique », vous parlez de « dérèglement ». Pourquoi ?
La différence est essentielle. Le débat public ne retient que l’effet de chaleur, alors que deux phénomènes se conjuguent : la chaleur constante – les températures tendent vers des 35-40 degrés permanents –, et les pics, qui provoquent de vraies brûlures. Le vrai danger, c’est l’oscillation. Autrefois, un pic à 40-42 degrés durait une semaine, puis venaient deux mois de chaleur normale : une simple canicule. Cette année, nous en sommes déjà à la quatrième, de plus en plus rapprochées, et il n’est pas tombé une goutte d’eau. Plus d’humidité résiduelle, plus de remontée par capillarité, plus d’évapotranspiration : le cycle de l’eau est coupé.
« Nous sommes passés d’accidents ponctuels climatiques à un dépérissement de fond »
Concrètement, qu’arrive-t-il à un arbre pendant ces pics ?
Il subit ce que les forestiers appellent une « descente de cime ». Ses feuilles grillent, comme si l’on passait un coup de sèche-cheveux sur la forêt. L’arbre supprime alors une partie de sa sève dans son volume aérien : un réflexe défensif pour limiter la photosynthèse et la transpiration. Mais chaque épisode lui coûte trois à cinq années de pousse. Trois canicules consécutives, et il perd l’équivalent de quinze ans : il est condamné. À 52 degrés, la forêt brûle littéralement. Au sol, cette chaleur tue toute la vie microbienne et fongique, le mycélium, cet outil de communication entre les plantes. Ce n’est donc pas qu’une question d’arbres, mais d’écosystème.
« Chaque épisode lui coûte trois à cinq années de pousse »
Pourquoi est-il si important de raisonner à l'échelle de l'écosystème ?
Parce que la forêt en est un organisme social. Le chêne, grâce à son pivot, est un véritable puisatier : il va chercher l’eau en profondeur. Quand les plantes vivaces, les plus sensibles, commencent à souffrir, elles préviennent, via le mycélium et le système racinaire, qu’un coup de chaleur arrive. Le chêne bloque sa photosynthèse, pompe l’eau, la fait remonter jusqu'à la cime, et diffuse cette fraîcheur à toute la végétation voisine. Chacun s’entraide. D’où mon insistance sur l’écosystème et la gestion différenciée : en remettant un tapis végétal au sol, une strate arbustive et une canopée, nous recréons un équilibre. Les pionniers de l’agroforesterie, sur un hectare de maraîchage travaillé en cinq strates, obtiennent un rendement trois fois supérieur au classique, sans engrais, avec très peu d’arrosage. Tout est lié.
« Les pionniers de l’agroforesterie, sur un hectare de maraîchage travaillé en cinq strates, obtiennent un rendement trois fois supérieur au classique »
Alors, faut-il changer les espèces de nos forêts ?
Nous aurons toujours des chênes – il en existe 460 variétés dans le monde, plus d’une centaine chez nous –, mais ce ne seront plus les mêmes. Il y a un siècle, un chêne se « déplaçait » de 150 kilomètres par siècle, par dissémination naturelle de ses graines ; aujourd’hui, d’un kilomètre et demi seulement. Cette chaîne a été cassée par l’accumulation de nombreux phénomènes : l’industrialisation, les produits phytosanitaires, l’arrachage des haies, l’agrandissement des champs. Des chênes du sud de l’Eurasie ou de l’Atlas auraient dû nous parvenir naturellement ; ils ne sont pas venus. Nous les avons déjà mis en culture, et leur résistance est incroyable.
« Nous aurons toujours des chênes, mais ce ne seront plus les mêmes »
Qu’est-ce qui rend une variété plus résistante ?
Son origine. Prenez le chêne mexicain Quercus hypoleucoides : depuis le début de l’année, nous ne l’avons arrosé que quatre fois. Un chameau. Pas une feuille n'a flétri. Coriace, cireuse, légèrement duveteuse, celle-ci transpire très peu. C’est ce qui sauve cette variété de chêne en situation de stress hydrique. Il est crucial de mesurer cette « transpirabilité » des plantes ; l’Inrae de Bordeaux a commencé à l’étudier. À l’inverse, le hêtre transpire beaucoup : il est en danger. Le frêne commun et l’orme, chez nous, sont clairement condamnés. Le paradoxe, c’est que les variétés qui nous sauveront ont longtemps été taxées d’« exotiques », voire d’« invasives ». Le pépiniériste qui m’a formé et transmis la passion du végétal, avait recensé toutes les espèces introduites en France au XVIIIᵉ siècle. Nous passions pour des fous. Beaucoup se révèlent aujourd’hui d’une résistance exceptionnelle. Puisque la nature ne les propage plus, mon travail consiste précisément à créer des micro-peuplements pour récolter leurs graines et relancer, à grande échelle, cette dissémination interrompue. C’est tout le sens du Quercetum, ce conservatoire de chênes que je développe avec le fonds Charlois : un arboretum à ciel ouverte, doublé de parcelles semencières destinées à produire les essences de demain.
« Le hêtre est en danger. Le frêne commun et l’orme, chez nous, sont clairement condamnés. Les variétés qui nous sauveront ont longtemps été taxées d’« exotiques », voire d’« invasives »
Fort de cette expérience des espèces résistantes, quel regard portez-vous sur les grandes plantations en monoculture, comme la forêt des Landes ?
Sans détour : ce type de forêt est une catastrophe écologique, cela se voit. Le Canada l’a connu avec ses centaines de milliers d’hectares d’eucalyptus : une allumette, et le feu brûle deux mois. Certains incendies de 2022 ou 2023 ne se sont éteints que l’an dernier. Un feu part souvent d’un rien : un véhicule sur le bas-côté, les graminées qui s’embrasent, les fougères, puis le bois. Quelque 4 000 hectares plus tard, tout a brûlé. Pourquoi n’avoir rien fait ? Pour des raisons économiques : le pin pousse vite, il rapporte, la facilité l’emporte. C’est le propre de l’espèce humaine.
« Les grandes plantations de forêt en monocultures sont une catastrophe écologique »
À l'inverse, à quoi reconnaît-on une forêt bien conçue ?
À une symbiose. De grands arbres sur une pelouse rasée en plein soleil, et je passerai mon temps à arroser ; dans dix ans, j’y serai encore. Mieux vaut installer vite une strate arborescente et une strate arbustive, laisser monter des jachères naturelles, travailler en gestion différenciée. Les arbustes apportent de l’ombre au pied des grands arbres et amortissent les canicules. Ce n’est pas le chêne qui donne tout aux autres : c’est une vraie coopération entre l’animal, le végétal et les végétaux entre eux. Pas de modèle unique, mais toujours de la diversité et de l’entraide.
À quoi ressemblera la forêt que vous préparez pour demain ?
Une forêt plus diverse, plus résistante, pensée sur le temps long. Ce que nous semons aujourd’hui ne servira peut-être que dans deux ou trois siècles, et c’est précisément ce qui me rend optimiste. La nature a des solutions, à condition de l’aider. Nous travaillons pour des gens que nous ne connaîtrons jamais : il n’y a pas de plus beau métier.
« La forêt de demain devra être plus diverse, plus résistante, pensée sur le temps long »

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