Anne BarratPublié le 30 Juillet 2026

Passée par l’agroalimentaire puis la coopération viticole, Sabine Verley a fait de la « filière » son cheval de bataille. Non plus la chaîne technique qui va du champ au rayon, mais un écosystème où producteurs, transformateurs, chercheurs et investisseurs (publics et privés) font front commun. Démonstration, de la vigne gasconne aux oliveraies de l’Aude.
« La seule échelle capable de faire bouger les lignes économiques est celle du collectif, estime Sabine Verley. Un petit tout seul qui crée ses oliviers, il va les vendre autour de lui. Mais ce qu’il faut, c’est du volume. Et pour avoir du volume, il faut une puissance ensemble. Une puissance qui est quand même un peu politique. » Cette dimension « politique », elle l’explicite aussitôt : une filière pèse « comme une AOP ou un syndicat peut le faire, parce qu’elle a une existence ». Une existence juridique qui lui permet de négocier, d’exister comme interlocuteur et, surtout, d’accéder à des financements, européens notamment, hors de portée d’un producteur seul. Le mécanisme tient en une phrase : « Les individus apportent au groupe leur côté innovant, unique ; et la collectivité braque un projecteur sur des gens qui, individuellement, ne pourraient pas vivre. »
Car les trajectoires solitaires restent des exceptions. Michel Soufflet, fondateur du groupe éponyme, Gérard Bertrand « Des hommes dotés d’un caractère fort, qui ont bâti des empires en une génération. Mais ce sont des exceptions », tranche-t-elle. À l’inverse, quand le collectif se délite, le déclin s’installe : Bordeaux, jadis filière structurée, a vu son identité se diluer dans une myriade de marques individuelles et de châteaux. « Sur quinze Bordeaux, qui peut dire celui-ci est bon, celui-là non ? Il n’y a plus de lecture du marché », observe la consultante. Le vrai moteur d’une filière, à ses yeux : fédérer, puis partager le savoir au lieu de le garder pour soi : « quand un acteur progresse, il doit pouvoir faire bénéficier les autres de son expérience ».
« Les individus apportent au groupe leur côté innovant, unique ; et la collectivité braque un projecteur sur des gens qui, individuellement, ne pourraient pas vivre. »
Car l’innovation naît souvent du manque : nécessité fait loi. La coopérative gasconne de Plaimont, où Sabine Verley a passé cinq ans, en est la preuve. Sur des terres longtemps mal valorisées, impossible de vivre du seul vin, « il a toujours fallu être plus innovant, pédaler plus vite, pour vivre, en fait, se souvient-elle. » Dès 2002, Plaimont crée le premier conservatoire ampélographique privé de France et sauve des cépages anciens dont la maturité tardive et le faible degré d’alcool pourraient, demain, répondre au stress hydrique. Tout l’inverse des régions gâtées par la rente : « trop riche, et, donc, pas très créatif », tranche la consultante à propos de Bordeaux ou de la Champagne d’hier.
La contrainte n’est pas qu’économique : la réglementation elle-même devient un verrou que les plus audacieux font sauter. « Les décrets nous enferment dans des pourcentages de cépages : dès qu’on en sort, on ne s’appelle plus Bordeaux », explique-t-elle. Certains franchissent le pas pour survivre. En Médoc, l’australien Penfolds (groupe coté Treasury Wine Estates), propriétaire de châteaux depuis 2019, commercialise des assemblages franco-australiens délibérément hors appellation — au point de les vinifier et de les embouteiller en Australie, la réglementation française interdisant ce mariage transcontinental. Sa recette de conquête, que salue la consultante : une pédagogie de long terme, qui séduit d’abord les jeunes buveurs avec une entrée de gamme abordable, avant de les amener, des années plus tard, vers ses crus « hors de prix ».
Même liberté chez Numa Cornut, vigneron issu d’une famille de vignerons du Sud, installé en 2020 à Volnay, en Côte d’Or, pour « n’en faire qu’à sa tête pour le meilleur », salue Sabine Verley. Si la Bourgogne tire son épingle du jeu, souligne la consultante, c’est d’avoir su préserver ses micro-parcelles, ses clos et ses villages, là où d’autres vignobles ont laissé se brouiller leur lecture : une production rare, et une clientèle fidèle pour des produits d’exception. « Ce sont de fortes têtes qui font des choses extraordinaires », résume-t-elle.
« Ce sont de fortes têtes qui font des choses extraordinaires »
Encore faut-il structurer : « les petites initiatives foisonnent, mais échouent faute d’être organisées en filière, car avancer seul, c’est trop compliqué », prévient Sabine Verley. Deux trajectoires l’illustrent.
Celle d’Alexis Muñoz, d’abord. Cet élaïologue franco-espagnol s’appuie sur un chif butfre – « nous ne produisons que 3 % de l’huile d’olive que nous consommons » — pour en tirer un projet ambitieux, celui de planter près de mille hectares d’oliviers dans l’Aude, en convertissant, avec d’autres, des champs et des vignes que le climat et le marché ne font plus vivre. « Il part d’un constat imparable, il est dans l’excellence : la terre, la connaissance du sous-sol. Il y a une vraie construction intellectuelle, qui va de la terre au marché », salue-t-elle. Approche de substitution : produire ici ce qu’on importait.
« Les petites initiatives foisonnent, mais échouent faute d’être organisées en filière, car avancer seul, c’est trop compliqué »
Celle de la Ferme Parthiot, ensuite, née d’une bascule générationnelle de l'Aube. « Dans les années 90, le père, visionnaire, entreprit d’aller directement au marché sous peine de ne pas pouvoir vivre de son travail. Vingt ans après, le fils, ingénieur agronome, inverse la démarche et décide de regrouper 120 producteurs pour bâtir eux-mêmes une marque », raconte-t-elle. De l’exploitation familiale à la filière lentille : chiffre d’affaires démultiplié, nouveaux débouchés, export. Les protéines végétales continuent leur ascension sur des marchés qui leur sont favorables. D’autres, comme la filière algues Sea4Earth, bâtissent d’emblée l’écosystème complet – production, transformation, R&D – avant même que le marché n’existe.
Le « sans alcool » nécessiterait lui-aussi une filière organisée afin de soutenir toutes ces initiatives individuelles. Les filières classiques se réinventent. Ainsi, ce qui était hier considéré comme un déchet devient aujourd'hui un ingrédient à forte valeur ajoutée, telle, par exemple, l’amande de l’abricot impropre au secteur alimentaire, qui est utilisée pour son pouvoir hydratant le secteur des cosmétiques,. Autant d’exemples qui prouvent que l’agriculture est pleine de ressources et doit se faire accompagner pour valoriser ses richesses.
Reste l’obstacle décisif. « En France, nous sommes très forts sur la recherche, dans laquelle nous investissons. Mais une fois la R&D financée, nous n’aidons plus les agriculteurs à développer », dénonce Sabine Verley. La suite est connue : « Les États-Unis rachètent de belles idées que nous ne savons pas financer ; nous, nous savons « seulement » les concevoir. » Faute de relais, les porteurs paient de leur poche – tel ce groupement d’agriculteurs ayant déboursé 25 000 euros pour sa seule stratégie marketing.
Le problème tient moins au volume qu’au fléchage. « En France, nous ne finançons pas les bonnes choses », martèle-t-elle : des sièges de prestige ou des études de marché hors-sol plutôt que du capital-développement ». Elle aime d’ailleurs rapporter la répartie d’un journaliste, lors d’une assemblée générale de coopérative, à un agriculteur nostalgique des aides d’antan : « La PAC ne vous finançait pas. Elle donnait accès aux consommateurs à des produits à des tarifs corrects, en pleine inflation. Ce n’est pas la même chose. » D’où l’urgence d’innover jusque dans le financement, à l’image de Terra Hominis, qui fait de simples particuliers les copropriétaires de domaines viticoles pour faciliter installation et transmission. « Tout cela fonctionne, conclut-elle. Il suffit d’avoir la bonne idée, et de la mettre dans l’ordre. »
« En France, nous ne finançons pas les bonnes choses » : des sièges de prestige ou des études de marché hors-sol plutôt que du capital-développement »

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