Bloom AgritechLe média des filières et
des technologies végétales
IndustriesActeursLe LabAnalysesÉchos du Monde
🇫🇷Français🇬🇧English🇪🇸Español
🇫🇷Français🇬🇧English🇪🇸Español
Bloom AgritechÀ proposConditions générales d'utilisationPolitique de confidentialitéCookies

Inscrivez-vous à la newsletter

Nous contacter

Publicités et annonceursPartenairesRéseaux Sociaux

© 2026 Bloom Agritech. Tous droits réservés.

Pour Sabine Verley, « l’avenir de l’agriculture ne se joue plus à la parcelle, mais à la filière »

Face aux défis climatiques et à des marchés à bout de souffle, l’exploitation isolée n’a plus d’avenir seule, prévient Sabine Verley. Pour cette experte des marques, l’agriculture ne s’en sortira qu’en filières. À condition de les penser comme des écosystèmes, et de savoir les financer.

Anne Barrat-Publié le 30 Juillet 2026

Pour Sabine Verley, « l’avenir de l’agriculture ne se joue plus à la parcelle, mais à la filière »

Passée par l’agroalimentaire puis la coopération viticole, Sabine Verley a fait de la « filière » son cheval de bataille. Non plus la chaîne technique qui va du champ au rayon, mais un écosystème où producteurs, transformateurs, chercheurs et investisseurs (publics et privés) font front commun. Démonstration, de la vigne gasconne aux oliveraies de l’Aude.


Sortir de l’illusion individuelle

« La seule échelle capable de faire bouger les lignes économiques est celle du collectif, estime Sabine Verley. Un petit tout seul qui crée ses oliviers, il va les vendre autour de lui. Mais ce qu’il faut, c’est du volume. Et pour avoir du volume, il faut une puissance ensemble. Une puissance qui est quand même un peu politique. » Cette dimension « politique », elle l’explicite aussitôt : une filière pèse « comme une AOP ou un syndicat peut le faire, parce qu’elle a une existence ». Une existence juridique qui lui permet de négocier, d’exister comme interlocuteur et, surtout, d’accéder à des financements, européens notamment, hors de portée d’un producteur seul. Le mécanisme tient en une phrase : « Les individus apportent au groupe leur côté innovant, unique ; et la collectivité braque un projecteur sur des gens qui, individuellement, ne pourraient pas vivre. »

Car les trajectoires solitaires restent des exceptions. Michel Soufflet, fondateur du groupe éponyme, Gérard Bertrand « Des hommes dotés d’un caractère fort, qui ont bâti des empires en une génération. Mais ce sont des exceptions », tranche-t-elle. À l’inverse, quand le collectif se délite, le déclin s’installe : Bordeaux, jadis filière structurée, a vu son identité se diluer dans une myriade de marques individuelles et de châteaux. « Sur quinze Bordeaux, qui peut dire celui-ci est bon, celui-là non ? Il n’y a plus de lecture du marché », observe la consultante. Le vrai moteur d’une filière, à ses yeux : fédérer, puis partager le savoir au lieu de le garder pour soi : « quand un acteur progresse, il doit pouvoir faire bénéficier les autres de son expérience ».


« Les individus apportent au groupe leur côté innovant, unique ; et la collectivité braque un projecteur sur des gens qui, individuellement, ne pourraient pas vivre. »


Innover par nécessité

Car l’innovation naît souvent du manque : nécessité fait loi. La coopérative gasconne de Plaimont, où Sabine Verley a passé cinq ans, en est la preuve. Sur des terres longtemps mal valorisées, impossible de vivre du seul vin, « il a toujours fallu être plus innovant, pédaler plus vite, pour vivre, en fait, se souvient-elle. » Dès 2002, Plaimont crée le premier conservatoire ampélographique privé de France et sauve des cépages anciens dont la maturité tardive et le faible degré d’alcool pourraient, demain, répondre au stress hydrique. Tout l’inverse des régions gâtées par la rente : « trop riche, et, donc, pas très créatif », tranche la consultante à propos de Bordeaux ou de la Champagne d’hier.

La contrainte n’est pas qu’économique : la réglementation elle-même devient un verrou que les plus audacieux font sauter. « Les décrets nous enferment dans des pourcentages de cépages : dès qu’on en sort, on ne s’appelle plus Bordeaux », explique-t-elle. Certains franchissent le pas pour survivre. En Médoc, l’australien Penfolds (groupe coté Treasury Wine Estates), propriétaire de châteaux depuis 2019, commercialise des assemblages franco-australiens délibérément hors appellation — au point de les vinifier et de les embouteiller en Australie, la réglementation française interdisant ce mariage transcontinental. Sa recette de conquête, que salue la consultante : une pédagogie de long terme, qui séduit d’abord les jeunes buveurs avec une entrée de gamme abordable, avant de les amener, des années plus tard, vers ses crus « hors de prix ».

Même liberté chez Numa Cornut, vigneron issu d’une famille de vignerons du Sud, installé en 2020 à Volnay, en Côte d’Or, pour « n’en faire qu’à sa tête pour le meilleur », salue Sabine Verley. Si la Bourgogne tire son épingle du jeu, souligne la consultante, c’est d’avoir su préserver ses micro-parcelles, ses clos et ses villages, là où d’autres vignobles ont laissé se brouiller leur lecture : une production rare, et une clientèle fidèle pour des produits d’exception. « Ce sont de fortes têtes qui font des choses extraordinaires », résume-t-elle.


« Ce sont de fortes têtes qui font des choses extraordinaires »

De l’idée à la filière

Encore faut-il structurer : « les petites initiatives foisonnent, mais échouent faute d’être organisées en filière, car avancer seul, c’est trop compliqué », prévient Sabine Verley. Deux trajectoires l’illustrent.

Celle d’Alexis Muñoz, d’abord. Cet élaïologue franco-espagnol s’appuie sur un chif butfre – « nous ne produisons que 3 % de l’huile d’olive que nous consommons » — pour en tirer un projet ambitieux, celui de planter près de mille hectares d’oliviers dans l’Aude, en convertissant, avec d’autres, des champs et des vignes que le climat et le marché ne font plus vivre. « Il part d’un constat imparable, il est dans l’excellence : la terre, la connaissance du sous-sol. Il y a une vraie construction intellectuelle, qui va de la terre au marché », salue-t-elle. Approche de substitution : produire ici ce qu’on importait.


« Les petites initiatives foisonnent, mais échouent faute d’être organisées en filière, car avancer seul, c’est trop compliqué »


Celle de la Ferme Parthiot, ensuite, née d’une bascule générationnelle de l'Aube. « Dans les années 90, le père, visionnaire, entreprit d’aller directement au marché sous peine de ne pas pouvoir vivre de son travail. Vingt ans après, le fils, ingénieur agronome, inverse la démarche et décide de regrouper 120 producteurs pour bâtir eux-mêmes une marque », raconte-t-elle. De l’exploitation familiale à la filière lentille : chiffre d’affaires démultiplié, nouveaux débouchés, export. Les protéines végétales continuent leur ascension sur des marchés qui leur sont favorables. D’autres, comme la filière algues Sea4Earth, bâtissent d’emblée l’écosystème complet – production, transformation, R&D – avant même que le marché n’existe.

Le « sans alcool » nécessiterait lui-aussi une filière organisée afin de soutenir toutes ces initiatives individuelles. Les filières classiques se réinventent. Ainsi, ce qui était hier considéré comme un déchet devient aujourd'hui un ingrédient à forte valeur ajoutée, telle, par exemple, l’amande de l’abricot impropre au secteur alimentaire, qui est utilisée pour son pouvoir hydratant le secteur des cosmétiques,. Autant d’exemples qui prouvent que l’agriculture est pleine de ressources et doit se faire accompagner pour valoriser ses richesses.


Le verrou du financement

Reste l’obstacle décisif. « En France, nous sommes très forts sur la recherche, dans laquelle nous investissons. Mais une fois la R&D financée, nous n’aidons plus les agriculteurs à développer », dénonce Sabine Verley. La suite est connue : « Les États-Unis rachètent de belles idées que nous ne savons pas financer ; nous, nous savons « seulement » les concevoir. » Faute de relais, les porteurs paient de leur poche – tel ce groupement d’agriculteurs ayant déboursé 25 000 euros pour sa seule stratégie marketing.

Le problème tient moins au volume qu’au fléchage. « En France, nous ne finançons pas les bonnes choses », martèle-t-elle : des sièges de prestige ou des études de marché hors-sol plutôt que du capital-développement ». Elle aime d’ailleurs rapporter la répartie d’un journaliste, lors d’une assemblée générale de coopérative, à un agriculteur nostalgique des aides d’antan : « La PAC ne vous finançait pas. Elle donnait accès aux consommateurs à des produits à des tarifs corrects, en pleine inflation. Ce n’est pas la même chose. » D’où l’urgence d’innover jusque dans le financement, à l’image de Terra Hominis, qui fait de simples particuliers les copropriétaires de domaines viticoles pour faciliter installation et transmission. « Tout cela fonctionne, conclut-elle. Il suffit d’avoir la bonne idée, et de la mettre dans l’ordre. »


« En France, nous ne finançons pas les bonnes choses » : des sièges de prestige ou des études de marché hors-sol plutôt que du capital-développement »


Dans la même rubrique

Doté d'une double compétence technique et financière, Erwan Le Méné a exercé près de dix ans dans la banque avant de cofonder EcoTree en 2016. Cette entreprise à mission est devenue l'un des principaux acteurs de la valorisation écologique et économique des forêts en France et en Europe.
Dossiers spéciauxInterview d'experts

Comment financer les forêts ? « Aucun levier ne suffit seul : il faut un bouquet de solutions », estime Erwan Le Méné

Anne Barrat - 12 Août 2026

DOSSIER SPÉCIAL FORÊTS
Face aux Incendies des Landes, « le pare-feu idéal, c’est l’agriculture », plaide l’agriculteur François Letierce
Dossiers spéciauxInterview d'experts

Face aux Incendies des Landes, « le pare-feu idéal, c’est l’agriculture », plaide l’agriculteur François Letierce

Anne Barrat - 11 Août 2026

DOSSIER SPÉCIAL FORÊTS
« La forêt de demain ne ressemblera pas à celle d’aujourd’hui », prévient Vincent Brunet, pépiniériste passionné
Dossiers spéciauxInterview d'experts

« La forêt de demain ne ressemblera pas à celle d’aujourd’hui », prévient Vincent Brunet, pépiniériste passionné

Anne Barrat - 10 Août 2026

DOSSIER SPÉCIAL FORÊTS
PSI

Les plus lus

  • Iberdrola renforce l'exploitation de 15 parcs éoliens au Royaume-Uni
    21 Août 2026
  • Takasago soutient un événement culturel au Musée National de Tokyo
    21 Août 2026
  • Yara défend son acquisition de Gulf Coast Ammonia face à des allégations d'arbitrage
    21 Août 2026
  • Lancement du projet de réhabilitation sismique du barrage d'Anderson en Californie
    21 Août 2026
  • Avancement du projet de lithium Green River : Sedgman à la manœuvre
    21 Août 2026

Biographie

Sabine Verley est consultante en stratégie de marque et développement de filières (agri/viti). Venue de l’agroalimentaire (chocolat, biscuiterie, export) puis de la coopération viticole, elle accompagne producteurs indépendants, PME et coopératives de taille moyenne.