Anne BarratPublié le 12 Août 2026

Vingt-cinq ans que le mécanisme des crédits carbone existe, autant d'années de promesses et de controverses. Erwan Le Méné connaît ce marché de l'intérieur. Spécialiste de la valorisation des actifs naturels, il développe des projets de crédits carbone forestiers et accompagne des fonds d'investissement engagés dans le financement des forêts. Dans cet entretien, il livre un constat sans détour : « il n'y a pas d'argent dans la forêt ». Sa conviction l'est tout autant : aucun outil, qu'il s'agisse des crédits carbone, des marchés volontaires ou des financements publics, ne suffira à lui seul. Pour restaurer les écosystèmes forestiers, il faudra apprendre à les combiner.
Bloom Agritech : Vous rencontrez au quotidien les propriétaires forestiers comme les fonds qui rachètent leurs massifs. Restaurer ou adapter une forêt, cela coûte-t-il vraiment si cher ?
Erwan Le Méné : Bien plus qu’il n’y paraît, et le problème premier tient en une phrase : il n’y a pas d’argent dans la forêt. Notre quotidien consiste à rencontrer des propriétaires qui ont hérité d’une parcelle de leurs grands-parents, souvent petite, à peine quelques hectares. À soixante ans, ils touchent tout juste 800 euros de retraite, et apprennent qu’il leur faudrait débourser quelque 400 000 euros pour financer un reboisement. L’investissement forestier se pense sur un demi-siècle : les familles ne peuvent tout simplement pas le supporter. Et une gestion vertueuse, mélangée, diversifiée, coûte davantage et rapporte moins qu’une monoculture. Il n’y a pas de miracle : c’est comme en agriculture, où planter des haies et diversifier les cultures alourdit la facture.
« L’investissement forestier se pense sur un demi-siècle : les familles ne peuvent tout simplement pas le supporter »
Les crédits carbone ne sont-ils pas faits, précisément, pour apporter cet argent ?
Le principe est séduisant : une entreprise à forte empreinte réduit d’abord ses émissions, puis compense ce qu’elle ne peut éliminer – ses émissions résiduelles – en finançant des projets qui séquestrent du carbone. L’Europe s’est engagée au net zéro d’ici 2050, sur l’ensemble de ses émissions. Mais un crédit carbone n’est qu’un calcul mathématique, et ce calcul n’est pas opposable à la qualité écologique du projet. Résultat, il peut récompenser exactement ce qu’il faudrait proscrire.
C’est-à-dire ?
C'est toute l'ambiguïté du système. Sur un même hectare, une monoculture de résineux génère plus de crédits qu’une forêt mixte : les conifères poussent deux fois plus vite, à raison de 2 000 pieds à l’hectare : plus d’arbres, donc plus de carbone capté. Une entreprise peut ainsi financer, en toute bonne conscience, ce type de plantation à vingt euros la tonne. Or, la monoculture forestière, c’est l’équivalent de l’agriculture intensive : pesticides, sols appauvris, biodiversité effondrée. Sous les résineux, les oiseaux ne nichent plus, les scolytes ne rencontrent plus de prédateurs et prolifèrent. Le crédit carbone, mal conçu, finance l’erreur du passé.
« Le crédit carbone, mal conçu, finance l’erreur du passé »
Les aides fiscales ne compensent-elles pas ce biais ?
Elles existent : la loi Sérot-Monichon prévoit que la détention de forêt ouvre droit à des réductions d’impôts et à des allègements sur les droits de succession. Mais elles ont longtemps entretenu le même travers. Il y a quinze ans encore, un propriétaire pouvait raser sa forêt, vendre le bois, puis se faire financer la replantation par des crédits carbone : il encaissait deux fois, une première sur la vente de la coupe, une seconde sur les crédits censés payer le reboisement. Et, le plus souvent, ces propriétaires étaient déjà aisés : il aurait été paradoxal qu’un grand industriel finance la remise en état d’un patrimoine déjà considérable. L’État a resserré les règles – obligation de reboiser dans les deux ans sous peine de perdre l’avantage fiscal, non-éligibilité des coupes déjà rémunérées –, et c’est une bonne chose. Mais réguler ne crée pas d’argent. La question du financement reste entière.
« Réguler ne crée pas d’argent »
Quelles pistes vous paraissentt aujourd'hui les plus prometteuses ?
La première consiste en un nouvel instrument que nous appelons de nos vœux depuis des années et qui arrive enfin à l’échelle européenne : le crédit « nature », ou crédit biodiversité. L’idée est d’adjoindre au crédit carbone un indice de biodiversité et d’adaptation au changement climatique. Une plantation peut afficher beaucoup de carbone et un indice écologique très faible, sans rien changer aux pratiques. Le crédit biodiversité, appelé à devenir obligatoire au même titre que le carbone, apporte un complément de prix aux beaux projets — afin que celui qui fait bien ne soit plus désavantagé face à celui qui fait mal. C’est la correction directe du paradoxe.
Et la seconde ?
La financiarisation de l’actif forestier. Puisque les familles morcelées n’ont pas la surface financière nécessaire, il faut la chercher là où elle se trouve : les fonds. Mon métier principal, aujourd’hui, consiste à être un operating partner de sociétés financières convaincues que les forêts vaudront beaucoup dans dix, quinze ou vingt ans. Nous rachetons des forêts dégradées — donc peu chères, car la position de négociation est favorable —, nous avons les moyens de les restaurer, et nous reconstituons des massifs. C’est l’approche dite « value add », comme dans l’immobilier : acheter un bien vétuste, le rénover, en faire grimper la valeur. De grands investisseurs, Mulliez, Amundi, ou Ardian pour ne citer qu’eux, bâtissent ainsi des portefeuilles d’actifs naturels destinés à être cédés dans vingt ou trente ans. Une forêt abîmée vaut environ 10 000 euros l’hectare, une forêt premium 20 000, une forêt incendiée 3 à 4 000.
« Les forêts vaudront beaucoup dans dix, quinze ou vingt ans »
Ce diagnostic vaut-il pour la France seule ?
C’est un problème européen. Ce qui distingue les pays, c’est la part de propriété publique. L’exception française, c’est que 70 % des forêts appartiennent à des propriétaires privés, souvent morcelés et démunis. En Roumanie, la proportion est strictement inverse : 70 % relèvent de l’État. Ni l’un ni l’autre n’est un gage automatique de bonne santé — tout dépend de qui gère, et comment.
Si vous deviez résumer la recette ?
Il n’existe pas d’outil miracle. Aucun levier ne suffit seul : il faut un bouquet. Resserrer la règle fiscale pour cesser de subventionner les mauvaises pratiques ; ajouter au crédit carbone un crédit biodiversité qui récompense enfin les bons projets ; et faire entrer des capitaux patients, capables de racheter et de restaurer les forêts que les familles ne peuvent plus entretenir. Ensemble, ils peuvent enfin mettre de l’argent là où il n’y en a jamais eu.
« Faire entrer des capitaux patients, capables de racheter et de restaurer les forêts que les familles ne peuvent plus entretenir. Ensemble, ils peuvent enfin mettre de l’argent là où il n’y en a jamais eu »


Anne Barrat - 12 Août 2026

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