Anne BarratPublié le 11 Août 2026

Les incendies ont déjà ravagé plus de 42 000 hectares en Gironde. Pour François Letierce, agriculteur-entrepreneur installé au cœur du massif des Landes depuis plus de cinquante ans, le pire est peut-être à venir : il craint que les feux n'emportent encore « au moins cent mille hectares ». Normand d’origine, longtemps édile d'un village de l'Eure, et à la tête d’un groupe qui a commencé par produire du maïs avant de se diversifier dans les carottes et les légumes de plein champ à grande échelle, François Letierce a défriché ses premières parcelles des Landes en 1971, et connaît ce terroir par cœur. Face aux incendies qui frappent régulièrement les Landes. Dans cet entretien, il revient sur les causes profondes des grands incendies et défend une approche à rebours des appels à remplacer le pin. Selon lui, la priorité n'est pas de changer d'essence, mais de repenser la protection de la forêt grâce à de vastes pare-feux cultivés, entretenus par l'agriculture.
Bloom Agritech : Pourquoi la forêt des Landes brûle-t-elle à ce point ?
François Letierce : Sa grande fragilité, c’est la monoculture du pin maritime. Ce dernier produit de l’essence de térébenthine, ce qui donne au feu un potentiel de propagation astronomique. Mais le vrai déclencheur se situe au sol. Sur les deux ou trois mètres de surface, nous sommes sur du sable sec ; une année comme celle que nous connaissons, les fougères sont complètement desséchées et la molinie est en train de mourir. Il suffit d’un éclat de verre sur une fougère morte, et c’est parti. Et l’été n’est pas terminé : je crains qu’il ne brûle encore au moins cent mille hectares.
Beaucoup de vos confrères, des pépiniéristes, des forestiers, jugent la monoculture condamnée et prônent d’autres essences. Faut-il renoncer au pin ?
En principe, davantage de diversité vaudrait mieux, je ne le conteste pas. Mais ce massif a un défaut : son sable. Sous la surface se trouve une lentille d’oxyde de fer, l’alios, quasi imperméable. Le pin a cette qualité que sa racine pivotante, une fois l’alios brisé à la plantation, se glisse dans les fissures et va chercher l’eau à quatre, six, huit mètres de profondeur. Il faut donner à un arbre le temps de s’adapter entre la plantation et le moment où l’eau devient accessible, parfois dix ans. Le chêne endémique, lui, je le crois condamné, comme me l’ont dit les spécialistes ; le pin, mieux armé, évapore moins et souffre moins de la chaleur. Si quelqu’un trouve une plante aussi adaptée au sable des Landes, il faut la développer. Pour l’instant, je n’en connais pas.
« Le pin restera. Si quelqu'un trouve une plante aussi adaptée au sable des Landes, il faut la développer. Pour l'instant, je n'en connais pas »
Si le pin est bien adapté, quel est le problème ?
Il tient à l’entretien, qui est la contrepartie de l’exploitation. Une forêt bien tenue ne brûle pas. J’ai un exemple concret : un homme de la défense des forêts contre l’incendie, âgé de plus de quatre-vingts ans, dont la maison était en pleine forêt, en plein cœur du feu. Il a été retrouvé après avoir succombé à un infarctus, mais sa maison n’avait pas brûlé, alors qu’elle n’avait aucune raison de résister. Simplement parce qu’il savait ce qu’il faut faire : broyer les fougères, tenir un sous-bois impeccable, dégager le pied des pins. Autant de travaux qui engendrent des coûts. Par facilité économique, par négligence, ou faute de savoir à qui appartiennent les parcelles, cette forêt n’est pas aussi bien entretenue qu’elle devrait l’être.
« Une forêt bien tenue ne brûle pas »
Le morcellement de la propriété est-il l'un des principaux obstacles ? ⭐
Il s’agit du facteur décisif. Le massif est principalement privé. À côté de propriétés de deux, trois, ou cinq mille hectares coexiste une multitude de parcelles de deux ou trois hectares, chez des propriétaires privés dont on ne peut franchir la limite sans autorisation. Résultat : des massifs qui tiennent parfaitement la route se retrouvent enflammés par une petite parcelle voisine, mal entretenue. Les grands propriétaires patients, les compagnies d’assurances, par exemple, gèrent au long terme : ils coupent environ 2,5 % de la surface par an, et ce produit finance l’entretien de l’ensemble. Certains petits propriétaires qui ne font rien mettent tout le voisinage en danger.
« Certains petits propriétaires qui ne font rien mettent tout le voisinage en danger »
Votre solution, ce sont des pare-feux. Mais pas n’importe lesquels.
Il n’y a pas cinquante solutions : il faut créer des pare-feux. Encore doivent-ils être assez larges, de mille deux cents à mille cinq cents mètres, sans quoi le feu passe par-dessus. Il n’est que de se souvenir de 1949 : 52 000 hectares brûlés, 82 morts. Sous la chaleur, les pommes de pin montaient jusqu’à quinze cents mètres d’altitude, et des vents latéraux les emportaient à un ou deux kilomètres derrière le front. Les gens se croyaient à l’abri ; le feu renaissait dans leur dos. C’est pourquoi il faut de véritables coupures, larges, réparties tous les dix ou vingt kilomètres environ sur toute la longueur du massif.
Pourquoi l’agriculture, précisément, pour occuper ces coupures ?
Parce que le pare-feu idéal, c’est l’agriculture, et cela a encore été constaté cette année. Un pare-feu, il faut l’entretenir, ce qui représente un coût considérable. Mal entretenu, il ne sert à rien. En y installant une culture rentable, il est entretenu « gratuitement » par l’activité économique. Le maïs est adapté au massif, nous en cultivons depuis soixante-dix ans : une bande de maïs, cela ne brûle pas. Autre atout, décisif : nous, agriculteurs, sommes déjà équipés pour l’irrigation. Nous savons enterrer des canalisations qui courent sur un, cinq, dix kilomètres ; comme elles sont enterrées, elles résistent au feu et permettraient d’amener l’eau au cœur de la forêt, là où les pompiers en manquent.
« Il n'y a pas cinquante solutions : il faut établir des pare-feux. Le pare-feu idéal, c’est l’agriculture »
Est-ce réaliste ? Cela suppose que des propriétaires cèdent du foncier.
Il faudrait une restructuration foncière, c’est vrai. Les forestiers abandonneraient peut-être 10 % de leur surface, mais gagneraient en sécurité pour le reste. L’agriculteur, lui, est prêt à acheter ce foncier : ce n’est pas là le blocage. Le blocage, c’est qu’une telle réorganisation appelle la Région, et, surtout, la puissance publique, à faire preuve de vision de long terme. Il faudra du courage politique pour décider où placer ces coupures, de quelle largeur elles doivent être, et régler les questions de propriété. Mais si chacun y trouve son compte, la question de « qui fait quoi » se dénoue d’elle-même.
« Les forestiers abandonneraient peut-être 10 % de leur surface, mais gagneraient en sécurité »
Cette année, même l’agriculture a souffert de la chaleur. Est-ce un tournant, ou un accident ?
Du jamais-vu. Nous vivons la quatrième canicule, avec plusieurs jours à 41° C, 42° C, 43° C. L’Europe de l’Ouest a connu des températures supérieures à celles d’Agadir. Le maïs en a pâti : au-delà de 38 °C, les soies qui reçoivent le pollen se dessèchent et meurent. Certains épis, au lieu de six cents grains, n’en portaient que quinze ou cent. C’est la première fois que cela nous arrive. Est-ce répétable ? Je n’en sais rien, cela dépendra du climat. Mais une chose est sûre : dans les Landes, les grands incendies sont récurrents. Entre 1936 et 1949, plus de la moitié du massif d’alors est partie en fumée ; les années de sécheresse ont toujours été des années de feu. Le climat accélère le phénomène ; il ne l’a pas créé.


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