Anne BarratPublié le 12 Août 2026

Ils n'ont ni le même parcours, ni les mêmes pratiques, ni tout à fait le même vocabulaire. Mais une même conviction : l’avenir des forêts se joue dans leur gestion. Michel de Vasselot, expert forestier depuis plus d'un demi-siècle, est secrétaire général du Comité des forêts, un syndicat qui gère cent cinquante mille hectares pour cinq mille propriétaires. Benoît Méheux, gestionnaire forestier et permanent de l’association Pro Silva France, anime depuis Nancy un réseau européen de forestiers qui confrontent leurs pratiques. Benno Schmid, enfin, porte-parole de ForêtSuisse, qui fédère l’ensemble des propriétaires forestiers helvétiques – 245 000 privés et environ 5 000 collectivités publiques – observe de l’autre côté du Jura un massif conduit à rebours des habitudes françaises. Trois regards sur un même défi : faire durer la forêt dans un climat qui change.
Sur un point, aucun ne transige : la coupe rase, qui met une parcelle entière à nu d’un seul geste, est une impasse. Michel de Vasselot en démonte le ressort économique. Un propriétaire abat une belle chênaie et empoche une somme considérable : « 80 000 euros mis par terre d’un seul coup », calcule-t-il, dont chaque intermédiaire prélève sa part. Le problème tient à l’horizon temporal : reconstituer de tels arbres demandera près d’un siècle et demi, échéance dont s’accommodent mal des intérêts pressés.
Benoît Méheux prolonge le diagnostic sur le terrain de la biologie. Simplifier un écosystème, c’est le fragiliser : un peuplement trop homogène, « avec tous les arbres à la même hauteur, risque de faire château de cartes, tout s’effondre d’un coup ». Il l’a constaté dès 2019 dans le nord-est de la France, où les scolytes ont ravagé des parcelles d’épicéas purs « perdues en entier ». La monoculture, ajoute-t-il, s’embrase aussi plus vite : « les plantations pures de pin sans mélange de feuillus ont tendance à faciliter la propagation du feu ». Le pépiniériste Vincent Brunet, autre voix de cette série, dresse le même reproche aux grands massifs landais.
À la coupe rase, les trois hommes opposent la même école : la futaie irrégulière à couvert continu. Le principe : ne jamais découvrir le sol, ne prélever que les plus gros arbres, et laisser la forêt se ressemer d’elle-même. Michel de Vasselot en a fait une philosophie, qu’il résume par une image domestique. La forêt est un entonnoir qui déverse chaque année une quantité fixe de bois ; au sylviculteur d’ouvrir le robinet avec mesure. « Si vous arrivez à ne prendre que ce que le bon Dieu vous donne tous les ans, votre forêt est en équilibre. Car le bois ne croît que de 2 % l’an : promettre davantage, prévient-il, revient à « décapitaliser ».
Il décrit un peuplement de futaie irrégulière comme une société à trois étages : « la nurserie, les semis ; les producteurs, tout en haut ; et les sprinters, qui passent des uns aux autres ». Benoît Méheux défend la même complexité, structurale autant que végétale : « Il ne faut pas que tous les arbres soient les mêmes. Afin de conserver une capacité d'adaptation continue des peuplements, il est préférable d'avoir des arbres d'essences, de grosseurs, de formes variées. » L’un et l’autre célèbrent enfin la ressource la plus précieuse parce qu’elle est gratuite : la régénération naturelle, « ce qui n’est pas rien dans un monde où l’argent est rare », observe le second. C’est aussi, très exactement, le modèle suisse.
Ici, les sensibilités divergent. Michel de Vasselot n’y croit guère : la forêt française possède déjà, estime-t-il, tout ce qu’il lui faut, et le chêne saura s’adapter – certaines variétés, porteuses des gènes du chêne pubescent, résistent déjà mieux à la sécheresse. Il se défie des annonces les plus alarmistes sur la disparition des essences endémiques, qu’il juge prématurées.
Pour Benoît Méheux, la question de savoir « dans quelles essences investir est essentielle à condition qu’elle inclue la manière de planter en mélange avec le renouvellement naturel de la forêt. Il plaide pour une migration assistée graduée : densifier les espèces déjà présentes mais rares, comme le cormier ; faire remonter vers le nord le pin maritime ou les chênes méridionaux ; tenter, prudemment, le cèdre de l’Atlas là où le sol s’y prête. Prudemment, car les échecs jalonnent le chemin : gelées tardives en Haute-Ardèche, carences minérales ailleurs, ....
En Suisse, Benno Schmid observe déjà la bascule à l’œuvre, sans que personne l’ait décidée. « Il fait de plus en plus chaud : c’est trop chaud pour les épicéas, qui remontent vers les Alpes ; sur le Plateau, entre Zurich et Genève, ils reculent au profit des feuillus. » Un glissement qui pénalise les propriétaires, car « le bois de feuillu vaut moins que celui des résineux ». Vincent Brunet, également interrogé dans ce dossier spécial (ici), pousse ce raisonnement plus loin : « d'ici un siècle ou deux, les chênes d'aujourd'hui auront cédé la place à d'autres, venus du Mexique ou du Caucase ».
D’une génération à l’autre, la confiance se déplace ainsi de la capacité d’adaptation de l’arbre vers la nécessité de lui préparer des successeurs.
Reste l’obstacle que nul ne contourne : la forêt rapporte peu, et lentement. En France, la difficulté est d’abord structurelle. Les trois quarts du massif sont privés, morcelés en propriétés de trois ou quatre hectares que les successions émiettent encore. « Il faudrait faire comme dans certains pays où la forêt revient à un seul héritier, sans droit de succession. Mais le code Napoléon ne le permet plus, regrette Michel de Vasselot. » Il fustige aussi une administration trop tatillonne : les plans de gestion imposés aux propriétaires deviennent, à ses yeux, « des annuaires de téléphone que personne ne lit ».
La Suisse offre un parfait contre-exemple. Aucun plan de gestion ne s’impose : « nous avons bien un code forestier, précise Benno Schmid, porte-parole de ForêtSuisse, mais il laisse le propriétaire entièrement libre : rien ne l’oblige à intervenir, ni à couper, ni même à établir un plan de gestion ». Résultat : « trop de propriétaires privés ne font rien, et ce n'est pas bon, car il faut s'occuper des forêts pour qu'elles se rajeunissent. »
D'un côté du Jura, une réglementation si lourde qu'elle décourage ; de l'autre, une liberté qui laisse des forêts à l'abandon. Dans les deux pays, la même question demeure : comment inciter des millions de petits propriétaires à gérer leur forêt ? Pour Benno Schmid, la réponse est d'abord économique : « la coupe du bois ne rapporte pas d'argent : le prix est beaucoup trop bas. » Faute de rendement, les prélèvements se raréfient et la forêt se renouvelle presque intégralement par rajeunissement naturel : « En Suisse, nous ne plantons presque pas. » Un modèle sobre, mais subi, que Benno Schmid voudrait voir évoluer : « pour l’avenir, il faudra faire mieux : si l’on veut vraiment rajeunir les forêts, il faudra en faire davantage. » Une commission réunie début 2026 pour fixer un prix du bois acceptable patine, propriétaires et scieurs ne s’accordant pas.
Une dernière donnée bouscule les idées reçues. En Suisse, près de 70 % des forêts sont publiques. Cette moyenne masque toutefois de fortes disparités : « Dans certains cantons, 10 % des forêts sont privées ; dans d'autres, 90 % », précise Benno Schmid. Dans tous les cas, la gestion dépend des cantons et de leur Conférence des inspecteurs des forêts. Et le porte-parole de conclure : « les propriétaires publics s’occupent mieux des forêts que les privés, dont les parcelles, souvent inférieures à un hectare, se transmettent en famille sans presque jamais s’échanger – tout comme en France ». La propriété publique ne garantit pas tout, mais elle gestion plus active des forêts. Erwan Le Méné, autre expert interrogé dans ce dossier spécial (ici), va plus loin : « ni le privé ni le public ne garantissent à eux seuls la bonne santé des forêts ; tout dépend de leur gestion ».
Une dernière ombre, que Benoît Méheux est le seul à nommer avec insistance : le gibier. Cerfs, chevreuils et sangliers dévorent les jeunes pousses avant qu’elles ne s’élèvent, et « il reste un groupe d’acteurs difficile à mobiliser sur la question de l'adaptation des forêts au changement climatique par la sylviculture : les chasseurs ». Sans régulation, la plus belle régénération naturelle demeure lettre morte.
De Nancy aux forêts suisses, une même conviction affleure pourtant : la forêt de demain se jouera moins sur un catalogue d’essences miracles que sur une manière de faire — mélanger, étager, prélever peu, laisser la nature se ressemer, et accepter de travailler pour une récolte que l’on ne verra pas. « Cinquante-deux ans de métier, et je ne sais toujours rien, glisse Michel de Vasselot. Il faut avoir la modestie de reconnaître que nous ne savons rien. » Pour une forêt qui se pense en siècles, c’est peut-être le commencement de la sagesse.


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