Anne BarratPublié le 4 Septembre 2026

Professeur d'économie à l'Université Paris-Dauphine et directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP), Patrice Geoffron accompagne notamment les filières du sucre, du colza et de la vigne. Pour Bloom Agritech, il décrypte les conséquences de la crise géopolitique sur les filières végétales européennes que sont la flambée des coûts énergétiques, la vulnérabilité des approvisionnements, et la nouvelle prime de risque autour d’Ormuz, ainsi que les perspectives de de détente à partir de 2027.
Bloom Agritech : Dans le contexte géopolitique actuel, quelles sont vos perspectives d'évolution des prix agricoles ?
Patrice Geoffron : La question de l'instabilité, et plus encore celle de l'imprévisibilité des prix agricoles, est évidemment un souci majeur pour les filières que j'accompagne, parce qu'elles ont des débouchés énergétiques – le sucre, le vin, le colza. Il me semble que la période actuelle est caractérisée par une double incertitude, dont les deux termes se superposent tout en étant interdépendants.
Le premier, ce sont les conséquences qui perdurent et les menaces persistantes de la guerre en Ukraine. Des navires transportant du grain ont encore été attaqués en mer Noire il y a peu de temps. Nous sommes en présence de deux protagonistes d'un conflit qui sont aussi deux producteurs agricoles importants, et le fait que les pressions sur l'approvisionnement agricole fassent désormais partie des modalités de la guerre est en train de se banaliser.
« La rupture, c'est que l'Iran a fait la démonstration qu'il n'a pas besoin de la bombe atomique. »
Le second, c'est la situation au Moyen-Orient. Le mécanisme y est le même qu'en mer Noire : l'approvisionnement est devenu un moyen de pression. À ceci près qu'il s'exerce ici sur les matières premières énergétiques, et donc, mécaniquement, sur les engrais, qui en sont des dérivés. Ce qui frappe l'énergie frappe les engrais.
En quoi la crise d'Ormuz constitue-t-elle une rupture ?
La rupture, c'est que l'Iran a fait la démonstration qu'il n'a pas besoin de la bombe atomique. Schématiquement : la bombe atomique, il la détient déjà – c'est sa capacité à faire pression sur le détroit d'Ormuz, indifféremment sur ce qui entre et sur ce qui sort, avec peut-être une prédilection pour le pétrole et le gaz.
Le vrai problème tient à ceci qu'il suffit de peu de chose pour établir la menace. Frapper un navire de loin en loin y suffit : à Londres, la Lloyd's ou ses consœurs annoncent qu'elles n'assurent plus, et l'essentiel du flux s'arrête.
« La rupture, c'est que l'Iran a fait la démonstration qu'il n'a pas besoin de la bombe atomique. »
Ce second front, et le choc énergétique qu'il induit, est-il ce qui vous inquiète le plus ?
Non. La grande difficulté, pour les filières agricoles européennes, sera l'accumulation du choc énergétique et des effets de la sécheresse, certes assez hétérogène en Europe, mais tout de même d'ampleur historique, des vagues de chaleur et des feux de forêt massifs. C'est surtout la combinaison de ces phénomènes qui pose problème, car ils ne sont, en large part, pas assurables ou très mal couverts.
Nous sommes au cœur de ce débat en France en ce moment : la capacité d'un État dont la dette publique est très élevée à faire jouer la solidarité nationale, dans un contexte où les besoins de l'agriculture sont pressants et urgents.
Vous envisagez une détente des prix de l'énergie en 2027. Faut-il en conclure qu'un accord au Moyen-Orient refermerait la parenthèse ouverte par la crise d'Ormuz ?
Non, car un effet durable s'y ajoute. La crise peut passer, le risque restera. Le risque de fermeture d'Ormuz était identifié depuis des décennies, mais il ne s'était jamais matérialisé. Il l'est désormais, et les termes d'un accord qui permettrait de revenir à la situation antérieure, celle où toutes les marchandises circulaient à l'entrée comme à la sortie, sont très difficiles à imaginer.
Il subsistera donc au minimum une prime de risque sur la zone, avec la pleine conscience que se fournir au Moyen-Orient expose davantage qu'acheter la même matière première ailleurs. S'y ajouteront peut-être des péages et des coûts de transit. Et dès lors que le risque demeure durablement plus élevé, les assurances maritimes coûteront plus cher qu'elles ne l'auraient fait dans l'environnement stable qui prévalait jusqu'ici.
« La crise peut passer, le risque restera. »
Cette prime de risque produit-elle déjà des effets sur les approvisionnements en engrais ?
Elle produit d'abord un effet transitoire, celui que nous observons. Le retard accumulé en 2026 pourrait ainsi avoir des conséquences en 2027, même s'il serait hasardeux d'en mesurer aujourd'hui l'ampleur.
Les contournements en cours, pipelines émiratis et projets irakiens notamment, peuvent-ils réduire cette vulnérabilité ?
Ils réduisent mécaniquement la tension sur le détroit lui-même, même si leur déploiement prendra du temps. Mais la menace n'est pas circonscrite au détroit : l'Iran a montré sa capacité à projeter des drones à grande distance, et un drone suffit à endommager une raffinerie, une usine de liquéfaction ou un pipeline. Si le conflit devait perdurer, c'est toute la zone qui se trouverait sous menace.
L'autre difficulté, c'est que la principale voie de substitution, le pipeline qui traverse l'Arabie saoudite d'est en ouest, débouche en mer Rouge, sur le détroit de Bab el-Mandeb, contrôlé par les Houthis. Depuis un port de la mer Rouge, l'Europe reste accessible en remontant vers le nord et le canal de Suez : de ce côté, l'entrave joue peu. Mais la part destinée à l'Asie doit, elle, redescendre vers le sud et franchir Bab el-Mandeb, ou, si ce passage est jugé trop risqué, doubler l'Afrique. Le détour ajoute plusieurs semaines et, d'après les chiffres qui circulent, de 500 000 dollars à un million de dollars par navire, avec un effet sur les prix mondiaux.
Le baril a oscillé entre 69 et 105 dollars dans le seul mois de juillet. Faut-il désormais apprendre à vivre avec une telle volatilité ?
Le prix du baril reflète un brouillard géopolitique absolu. Les Iraniens affirment contrôler le détroit, Donald Trump affirme que les États-Unis le contrôlent et qu'il va devenir une possession américaine… une accumulation de bluffs. La plage d'incertitude est donc immense, de 70 à 120 dollars, et peut-être au-delà.
Attendez-vous une détente en 2027 ?
Oui, c'est mon scénario central : un accord au Moyen-Orient dans les mois qui viennent. Une intuition, non une prévision. Téhéran comme Washington ont besoin que l'épreuve de force cesse. L'économie iranienne est exsangue : plus de 100 % d'inflation, davantage encore sur les prix alimentaires, des infrastructures détruites pour plusieurs centaines de milliards de dollars. Ce n'est pas un pays en situation de tenir en apnée pendant des années.
Quant aux États-Unis, l'administration Trump ne peut aborder les midterms avec un prix à la pompe supérieur d'un tiers : le gallon devait revenir à 2 dollars, il est monté à 4,50. J'ai du mal à imaginer que vous me rappeliez en janvier et que nous soyons dans la même situation.
Au-delà du yo-yo de 2026, il est donc assez plausible qu'en 2027 le brut retrouve un régime de prix bas. Le baril était à 65 dollars en 2025, et les prévisions pour 2026, sans la guerre, tablaient sur moins de 60. La demande mondiale sera peu dynamique, et beaucoup de producteurs ont besoin de produire davantage pour réparer les dégâts.
« Il est assez plausible qu'en 2027 le brut retrouve un régime de prix bas.»
Et le gaz, dont dépend une large part des engrais ?
En Europe, l'hiver s'annonce difficile : nous remplissons les stocks plus difficilement, plus tardivement et à des prix plus élevés. S'y ajoute le fait que le Qatar a vu une partie de ses infrastructures endommagées dès le début du conflit, au mois de mars. La menace est sérieuse pour cet hiver. Au-delà, nous devrions retrouver un régime d'afflux de gaz naturel liquéfié, plus abondant encore si les Émirats concrétisent leurs projets d'exploitation et d'exportation.
Comment quantifier la répercussion de ce prix du gaz sur l'agriculture ?
La réponse n'est pas univoque : elle dépend, cas par cas, des contrats. Je travaille pour un producteur de sucre qui n'est pas très inquiet, parce qu'il dispose d'une bonne couverture face à ce type de risque et parce qu'il existe des mécanismes de transmission du choc au client final. Il aborde donc l'hiver avec sérénité.
Faut-il en attendre une inflation du prix du sucre ?
Mécaniquement, oui. Mais l'Europe demeure dans un régime d'inflation très modéré, notamment parce que la croissance y est faible. Il ne faut pas imaginer une montée comparable à celle du Covid – telle est aussi, je crois, la lecture de la Banque centrale européenne. Dans le pire des cas, nous ne nous éloignerons guère des 2 % qui constituent sa cible.
D'ici là, où les exploitations vont-elles concrètement payer la facture ?
Sur les prix agricoles eux-mêmes, je ne m'aventurerais pas. Cela dit, plusieurs postes liés à l'énergie vont renchérir : les engrais, qui dépendent en large part du gaz, mais aussi le gazole non routier et le gaz utilisé dans les exploitations. Les coûts de production vont donc augmenter et, assez mécaniquement, exercer une pression à la hausse sur les prix.
Je ne suis pas en mesure de dire dans quelle proportion, mais cette pression jouera en tout cas en 2026 et durant l'hiver 2026-2027, puisque le gaz consommé alors aura été acheté en 2026. Au-delà, on peut espérer un retournement : si mon scénario central, celui d'un accord au Moyen-Orient, se réalise, nous verrons un afflux de pétrole et de gaz, et un prix du gaz plus bas en 2027. Ce ne serait pas une grande surprise : c'est ce que nous avons connu en 2025 et ce que nous anticipions pour 2026 avant le conflit.
Le volet russo-ukrainien pèse-t-il, lui aussi, sur le gazole non routier ?
Directement, car nous avons affaire à une guerre des infrastructures énergétiques : dès le déclenchement du conflit d'Ormuz, les Ukrainiens ont accru la pression sur les capacités russes de raffinage et d'exportation, jusqu'à contraindre Moscou à interdire l'exportation de son diesel. Ce diesel n'allait pas en Europe, sous embargo depuis le début de 2023, mais il alimentait le marché mondial et contribuait à contenir le prix du gazole.
De là un diesel qui atteint par endroits 2,50 euros le litre sur autoroute et, surtout, un diesel sensiblement plus cher que l'essence, une inversion qui n'est pas neutre pour un monde agricole qui roule au gazole. Les Ukrainiens ont identifié là une fragilité de l'économie russe, et ils y concentrent leurs efforts.
« Si mon scénario central se réalise, un accord au Moyen-Orient dans les mois qui viennent, nous verrons un afflux de pétrole et de gaz, et un prix du gaz plus bas en 2027. »
Si cette exposition au prix du gaz doit durer, les filières que vous accompagnez cherchent-elles à s'en affranchir ? Qu'est-ce qui est à leur portée, et qu'est-ce qui relève encore de la prospective ?
Sur le colza, il s'agissait de travailler avec la filière à la valorisation énergétique d'une partie de sa production. La plante est relativement résiliente aux effets du changement climatique, et la question y est plus prosaïque : elle dépend des hypothèses de variation du prix des fossiles.
Sur le sucre, je conduis un travail de long terme avec Cristal Union, dont l'objet est de valoriser leurs efforts de décarbonation. La production de sucre est très intensive en énergie et potentiellement très émettrice : les sites sucriers figurent dans le top 50 des sites industriels émetteurs en France. À leur portée, il y a le passage du gaz à la biomasse et l'électrification de certains procédés. Relève encore de la prospective, en revanche, le petit réacteur nucléaire modulaire accolé au site, qui fournirait à la fois l'électricité et la chaleur : l'horizon se situe après 2035 ou 2040, sur des technologies qui ne sont pas matures. Nous y avons travaillé avec des sociologues, pour évaluer dans quelle mesure une telle implantation serait acceptée dans un territoire rural de l'Est de la France.
À court terme, les filières devront donc absorber le choc ; à plus long terme, réduire leur dépendance à une énergie dont Ormuz vient de rappeler qu’elle restera durablement exposée au risque géopolitique.

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