Anne BarratPublié le 16 Mars 2026

Alors que l’agriculture régénératrice s’impose progressivement dans les stratégies des grands groupes alimentaires et que les technologies agricoles se multiplient, une question se pose : ces deux approches sont-elles compatibles ? Oui, répond Sébastien Roumegous, fondateur du groupe Biosphères qui, fort de sa soixantaine de collaborateurs, accompagne des filières agricoles dans leur transition vers des pratiques plus résilientes dans quelque 25 pays. Ses clients vont des multinationales de l’agroalimentaire aux coopératives agricoles et aux agriculteurs. Pour l’agronome de formation, entrepreneur dans l’âme, l’enjeu n’est pas de choisir entre technologie et nature, mais d’aligner l’innovation sur le fonctionnement des écosystèmes.
Bloom Agritech : À une époque où l’agriculture régénératrice est très présente dans le débat public, tandis que la technologie progresse rapidement dans le monde agricole, comment voyez-vous leur combinaison ? Les deux approches s’opposent-elles ?
Sébastien Roumegous : on oppose souvent deux visions : le techno-solutionnisme d’un côté et l’agriculture dite “naturelle” de l’autre. Aux extrêmes, elles semblent contradictoires. L’une cherche à respecter et renforcer les cycles naturels, tandis que l’autre est issue d’une logique industrielle qui simplifie parfois les processus biologiques, voire les contourne.
Prenons l’exemple de la fertilisation : elle peut court-circuiter la fertilité naturelle du sol en nourrissant directement la plante. Mais cela ne veut pas dire qu’elle est incompatible avec des sols vivants, à condition d’être utilisée intelligemment et associée à une gestion de la matière organique.
L’agriculture régénératrice consiste finalement à s’aligner sur le fonctionnement de la nature : couverture des sols, gestion de la matière organique, réduction des intrants inutiles, infrastructures paysagères.
La technologie peut parfaitement servir ces objectifs, à condition d’être calibrée sur les écosystèmes. « On ne commande à la nature qu’en respectant ses lois », disait Francis Bacon. C’est très vrai pour l’agriculture. La biosphère a mis près de cinq milliards d’années à construire ces équilibres. Nous sommes très récents dans l’histoire de la Terre : nos technologies doivent donc s’adapter à ces règles plutôt que chercher à les contourner.
« Nos technologies doivent donc s’adapter à aux règles de la biosphère plutôt que chercher à les contourner.»
Donc la robotisation et la technologie ont leur place, mais à certaines conditions ?
La question est simple : est-ce que la technologie s’adapte à l’écosystème, ou l’écosystème est-il forcé de s’adapter à la machine ?
Prenons la robotique de désherbage. Certains robots fonctionnent mieux sur des sols nus parfaitement nivelés. Pour les utiliser, il faut labourer, travailler la terre et simplifier le champ. Mais un sol vivant a besoin de couverture végétale, de résidus organiques, d’irrégularités.
L’enjeu pour les roboticiens est donc de concevoir des machines capables de fonctionner dans ces conditions : des sols couverts, avec des pailles, des mottes. Un sol vivant n’est pas une surface parfaitement lisse. La vraie innovation sera de concevoir des robots capables de travailler dans cette complexité biologique.
La technologie n’est pas mauvaise en soi. Tout dépend de ce que l’on code dans les machines et dans les logiciels. La technologie doit s’adapter aux lois du vivant, et non l’inverse. Si elle respecte ces règles, elle sera bénéfique. Sinon, elle finira par créer de nouveaux problèmes.
« Est-ce que la technologie s’adapte à l’écosystème, ou l’écosystème est-il forcé de s’adapter à la machine ? »
L’un des objectifs de la technologie est aussi d’industrialiser l’agriculture. Une agriculture régénératrice peut-elle nourrir 9 ou 10 milliards d’habitants ?
Oui, et dans de nombreux cas elle peut même être plus productive. La première étape est souvent l’optimisation. Dans beaucoup de systèmes agricoles, on observe par exemple 20 % d’engrais en trop.
Dans nos programmes, nous obtenons souvent dès la première année 20 % d’économies d’engrais et 20 à 25 % de réduction de phytosanitaires, sans perte de rendement. Ce n’est pas parce que nous sommes des super-héros, mais souvent parce qu’il y avait simplement 20 % d’intrants en trop dans les systèmes agricoles. La première étape de la transition, c’est souvent de l’optimisation.
Ensuite, on reconçoit progressivement le système pour améliorer la fertilité naturelle du sol. Avec un sol plus riche, une meilleure infiltration de l’eau et des paysages agricoles fonctionnels, la productivité peut se maintenir, voire augmenter.
L’industrialisation ne signifie pas forcément artificialisation. Elle peut aussi passer par des processus efficaces et reproductibles.
« Dans nos programmes, nous obtenons souvent dès la première année 20 % d’économies d’engrais
et 20 à 25 % de réduction de phytosanitaires, sans perte de rendement. »
Quels types de clients accompagnez-vous ?
Nous travaillons avec une grande diversité d’acteurs : des multinationales de l’agroalimentaire comme Nestlé, Danone, Mars ou Unilever, des groupes du luxe comme LVMH ou Dior, mais aussi des ETI, des PME agroalimentaires et, de plus en plus, des agriculteurs directement.
Au départ, nous travaillions surtout avec les grands groupes. Aujourd’hui, la demande vient aussi des coopératives et des agriculteurs.
« Au départ, nous travaillions surtout avec les grands groupes. Aujourd’hui, la demande vient aussi
des coopératives et des agriculteurs. »
Comment accompagnez-vous les entreprises et les agriculteurs dans la transition vers l’agriculture régénératrice ?
C’est d’abord une aventure humaine. Les solutions techniques existent souvent déjà, mais leur adoption demande du temps. Nous intervenons sur plusieurs niveaux : audit des exploitations, formation des agriculteurs, ateliers technico-économiques, expérimentations sur parcelles pilotes et coordination des projets de filières. La transformation complète d’une filière agricole prend généralement entre cinq et dix ans. Concrètement, les premières étapes durent souvent trois à cinq ans, puis trois à cinq ans supplémentaires pour stabiliser les pratiques. Au plus rapide, un changement profond prend cinq à six ans, parfois huit à dix ans.
« La transformation complète d’une filière agricole prend généralement entre cinq et dix ans. »
Le plus difficile n’est pas la technique, mais le changement d’habitudes. L’histoire des sciences montre que les changements prennent du temps. Il a fallu près de 80 ans pour que les médecins adoptent le lavage des mains entre deux interventions. Dans l’agriculture aussi, changer les pratiques demande de l’accompagnement.
Les grandes entreprises qui s’engagent dans ces démarches le font-elles surtout pour leur image ?
Nous sommes bien au-delà du marketing. Dans beaucoup de groupes, il existe désormais des équipes agronomiques dédiées. Au départ, nous travaillions surtout avec les directions durabilité. Aujourd’hui, ce sont de plus en plus les directions achats qui s’impliquent, parce que la question devient stratégique pour la continuité des approvisionnements.
La motivation principale est la sécurisation de l’approvisionnement. Avec le changement climatique, les matières premières agricoles deviennent plus incertaines : stress hydrique, baisse de rendement, volatilité des prix.
Investir dans la santé des sols, l’eau et la biodiversité est devenu une question de résilience économique. Il y a un coût à agir, mais il y a surtout un coût à ne pas agir. Si ne rien faire coûte 600 millions d’euros sur vingt ans, mais que transformer une filière coûte 100 millions, beaucoup d’entreprises préfèrent investir aujourd’hui pour éviter une crise d’approvisionnement demain.
« Le plus difficile n’est pas la technique, mais le changement d’habitudes. »
Biosphères connaît une forte croissance. Quel est votre objectif aujourd’hui ?
Je souhaite avant tout que les agriculteurs gagnent mieux leur vie tout en améliorant leur impact environnemental. Nos indicateurs de succès sont simples : moins de temps de travail par hectare, plus de revenus pour les agriculteurs et un meilleur impact sur les écosystèmes locaux.
Notre véritable client, c’est l’agriculture. L’agriculture occupe entre 50 et 70 % des surfaces terrestres. C’est la seule activité capable soit de dégrader les écosystèmes, soit de maintenir leur santé.
« Notre véritable client, c’est l’agriculture. »

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