Anne BarratPublié le 3 Juillet 2026

Invité de l’édition 2026 de Cosm’Agri Business Day, organisée le 9 juin dernier à Lyon, Samuel Bonvoisin est revenu sur un sujet qui lui tient particulièrement à cœur : l’hydrologie régénérative. Ingénieur agronome et coauteur de Cultiver l’eau douce : du jardin de pluie à l’hydrologie régénérative, il invite à changer de regard sur la gestion de l’eau. Selon lui, tout commence par une meilleure compréhension des cycles de l’eau.
Comprendre le cycle de l’eau avant de vouloir le réparer
La plupart d’entre nous imaginent un cycle relativement simple : l’eau s’évapore des océans, forme des nuages, retombe sous forme de pluie, rejoint les rivières puis retourne à la mer. Cette représentation est pourtant incomplète, car elle laisse de côté un acteur essentiel : les paysages.
Les arbres, les cultures, les prairies, les forêts ou encore les sols ne se contentent pas de recevoir l’eau de pluie. Ils participent eux aussi au cycle de l’eau en renvoyant de l’humidité dans l’atmosphère par évaporation des sols et transpiration des végétaux. Pour mieux décrire ce phénomène, l’hydrologue suédoise Malin Falkenmark a proposé, dans les années 1990, de distinguer l’eau bleue, issue de l’évaporation des océans, des mers, des lacs et des rivières, de l’eau verte, produite par cette évapotranspiration des paysages.
Cette distinction change profondément la compréhension du fonctionnement hydrologique des territoires. Elle montre que les paysages ne sont pas de simples récepteurs des précipitations : ils constituent l’un des moteurs du cycle de l’eau. En moyenne, plus de la moitié des pluies qui tombent sur les continents proviennent de cette eau verte issue des sols et de la végétation.
Cette lecture conduit Samuel Bonvoisin à remettre en question une idée largement répandue : considérer l’eau comme une ressource fixe qu’il suffirait de mieux répartir. Selon lui, tant que nous continuerons à dégrader les paysages qui alimentent les cycles de l’eau, les tensions sur la ressource ne pourront que s’aggraver, au risque d’alimenter de véritables conflits d’usage.
Face à la multiplication des sécheresses, les réponses proposées reposent largement sur l’innovation : intelligence artificielle, irrigation de précision, goutte-à-goutte, stockage… Cette approche vous paraît-elle suffisante ?
Nous faisons fausse route parce que nous raisonnons comme si l’eau était une quantité fixe qu’il fallait simplement mieux répartir. C’est une vision très réductrice. J’aime dire que l’eau n’est pas un gâteau que l’on se partage. Si nous pensons que l’eau est un gâteau, chacun cherchera naturellement à en obtenir la plus grosse part ou à en consommer un peu moins que son voisin. Mais si, dans le même temps, ce gâteau continue de rétrécir parce que nous dégradons les paysages qui fabriquent l’eau, nous allons tout droit vers des conflits d’usage, autrement dit vers une véritable guerre de l’eau.
« L’eau n’est pas un gâteau que l’on se partage. »
Que voulez-vous dire par là ?
Je ne suis absolument pas opposé à l’innovation. Je suis convaincu que l’intelligence artificielle, l’irrigation de précision ou le goutte-à-goutte permettront encore d’améliorer l’efficience de l’utilisation de l’eau. Il y aura sans doute des progrès importants. Mais, pour moi, ce n’est pas le sujet principal : ces solutions répondent aux symptômes sans s’attaquer à la cause profonde.
La vraie question est ailleurs : que faisons-nous des cycles de l’eau ? Tant que nous continuerons à les dégrader, nous pourrons optimiser autant que nous voudrons notre irrigation, nous continuerons à perdre la capacité des paysages à produire, retenir et recycler l’eau. Nous améliorerons la gestion d’une ressource qui, elle, continuera de diminuer.
Vous opposez adaptation et régénération. Quelle est la différence ?
Ce sont deux logiques complètement différentes. L’adaptation consiste à essayer de vivre avec une situation qui se dégrade. La régénération consiste à réparer les mécanismes qui produisent cette dégradation.
Nous pouvons continuer à perfectionner l’irrigation, développer des bassines ou utiliser l’intelligence artificielle pour économiser quelques mètres cubes d’eau. Si, dans le même temps, les paysages continuent de perdre leur capacité à retenir et recycler l’eau, ces solutions atteindront rapidement leurs limites.
L’adaptation n’est pas une étape de la régénération. Si nous ne consacrons pas autant d’énergie à régénérer les cycles de l’eau qu’à nous adapter à leur dégradation, nous finirons par atteindre les limites mêmes de notre capacité d’adaptation.
« L’adaptation n’est pas une étape de la régénération. »
Les mégabassines illustrent-elles cette logique d’adaptation ?
Elles en sont un bon exemple. Le véritable réservoir d’eau n’est pas celui que nous construisons, mais celui que nous avons progressivement dégradé : le sol.
Chaque augmentation de 1 % de matière organique représente environ 150 m³ d’eau supplémentaires par hectare. À l’échelle de la France, cela correspond à une capacité de stockage équivalente à près de 6 000 mégabassines. À l’inverse, en laissant les sols s’appauvrir depuis plusieurs décennies, nous avons perdu l’équivalent d’environ 15 000 mégabassines de stockage naturel.
NDLR: une mégabassine est une vaste réserve d'eau à ciel ouvert, creusée et imperméabilisée, remplie principalement par pompage dans les nappes phréatiques en hiver pour l'irrigation agricole en été. Ces ouvrages, dont la taille peut atteindre plusieurs hectares, font l'objet de vifs débats sur leur impact et le partage de la ressource.
« Le véritable réservoir d’eau n’est pas celui que nous construisons, mais celui que nous avons progressivement dégradé : le sol. »
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Nous avons méthodiquement supprimé tout ce qui ralentissait et retenait l’eau dans les paysages. Nous avons arraché les haies, supprimé les mares, rectifié les rivières, drainé les forêts, imperméabilisé les villes et appauvri les sols. Chacune de ces décisions répondait à une logique particulière. Ensemble, elles ont profondément dégradé le fonctionnement hydrologique de nos territoires.
Aujourd’hui, nous essayons ensuite de corriger ces déséquilibres avec des solutions techniques, alors que nous avons d’abord détruit les infrastructures naturelles qui rendaient ces solutions inutiles.
Par où commencer ?
L’agriculture représente près de la moitié du territoire français. Si l’on veut agir efficacement, c’est donc naturellement le premier levier. Cela ne signifie pas qu’il faille négliger les forêts, les cours d’eau ou les villes, mais si je devais choisir un point de départ, ce serait celui-là.
En revanche, je pense qu’il serait contre-productif de faire reposer cette transition uniquement sur les agriculteurs. Beaucoup sont déjà sous une forte pression économique et ne peuvent pas porter seuls un changement d’une telle ampleur. Nous avons aussi vu les limites d’une approche fondée uniquement sur les initiatives individuelles. Comme pour le tri des déchets, si seuls les plus motivés s’engagent, les effets resteront marginaux.
C’est pourquoi notre association s’adresse d’abord aux collectivités territoriales. Nous travaillons avec les communautés de communes, les agglomérations, les départements et les agences de l’eau afin de construire des politiques locales d’hydrologie régénérative. L’objectif est ensuite d’embarquer les agriculteurs dans une démarche collective, à l’échelle des bassins versants.
Concrètement, cela signifie financer des diagnostics, accompagner les exploitations, replanter des haies, restaurer des mares, favoriser le retour de la matière organique dans les sols ou encore repenser certains aménagements hydrauliques. Nous accompagnons déjà plusieurs territoires pilotes dans cette démarche.
Un point est essentiel : nous ne proposons jamais une solution qui dégraderait le revenu d’un agriculteur. Au contraire, nous veillons à ce que les évolutions soient compatibles avec la viabilité économique de son exploitation. Les changements se construisent avec l’agriculteur, jamais contre lui. C’est probablement la raison pour laquelle nous rencontrons très peu d’hostilité sur le terrain.
« Les changements se construisent avec lui, jamais contre lui. »
Vous défendez également le retour de systèmes de polyculture-élevage. Pourquoi ?
Parce que l’élevage joue un rôle bien plus stratégique qu’on ne le pense dans le fonctionnement des cycles de l’eau. D’abord, les systèmes de polyculture-élevage créent des paysages beaucoup plus diversifiés. Cette diversité est essentielle à l’hydrologie régénérative, car elle favorise la rugosité des paysages, ralentit les écoulements et améliore la circulation de l’eau.
NDLR : la « rugosité » désigne le caractère irrégulier d’un paysage – ce que Samuel Bonvoisin appelle l’« effet boîte à œufs », fait de creux et de bosses. Un paysage varié, ni plat ni lisse, freine l’écoulement de l’eau, favorise son infiltration et amplifie le renvoi d’humidité vers l’atmosphère, à l’inverse d’un paysage uniforme.
Ensuite, l’élevage permet de produire localement la matière organique indispensable aux sols. Restaurer cette matière organique est l’un des moyens les plus efficaces d’améliorer leur capacité à retenir l’eau. C’est aussi un enjeu de souveraineté agricole : nous devons réduire notre dépendance aux engrais de synthèse importés et retrouver la capacité de produire localement notre fertilité.
Enfin, les prairies permanentes rendent de nombreux services écologiques. Elles stockent de l’eau, du carbone, favorisent la biodiversité et renforcent la résilience des territoires face aux sécheresses.
Lorsque je parle d’élevage, je ne défends pas le modèle industriel fondé sur les importations massives d’aliments. Je plaide au contraire pour des systèmes extensifs, basés sur l’herbe et intégrés à la polyculture. Pour moi, l’avenir réside dans cette complémentarité entre productions végétales et élevage, qui permet de restaurer à la fois les sols, les paysages et les cycles de l’eau.
Les forêts jouent-elles, elles aussi, un rôle dans ces cycles ?
Un rôle majeur, à condition de les envisager autrement. Une forêt n’est pas seulement un stock de bois : c’est un moteur du cycle de l’eau. Encore faut-il qu’elle soit diversifiée, en essences comme en âges. Lorsque tous les arbres ont été plantés au même moment et atteignent la même hauteur, la canopée devient lisse et uniforme. Or c’est précisément l’irrégularité de la canopée – sa rugosité, faite de creux et de bosses – qui entretient le renvoi d’humidité vers l’atmosphère. Une canopée lisse affaiblit cette dynamique ; une forêt variée, aux arbres d’âges et d’espèces différents, la préserve.
À cela s’ajoute un autre héritage : nos forêts ont été massivement drainées, parfois depuis le Moyen Âge et surtout à partir de Colbert, pour faire pousser les arbres plus vite et faciliter leur gestion. Restaurer leur fonction hydrologique suppose donc de repenser aussi bien la diversité des peuplements que ces aménagements hérités.
« Dans une canopée lisse, la dynamique de renvoi d’humidité est diminuée. »
Les industriels peuvent-ils devenir des acteurs de l’hydrologie régénérative ?
Ils disposent de leviers considérables. Ils peuvent accompagner leurs filières agricoles, transformer leurs sites industriels, désimperméabiliser leurs emprises, restaurer la végétation et intégrer ces enjeux dans leurs politiques d’achat. Ils peuvent aussi sensibiliser leurs clients et soutenir des démarches de régénération partout où ils s’approvisionnent.
NDLR : désimperméabiliser consiste à retirer ou à remplacer les surfaces étanches – béton, bitume, enrobé – qui empêchent l’eau de pluie de pénétrer dans le sol, afin de restaurer l’infiltration naturelle et le retour de l’eau vers les nappes et le paysage.
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs ?
Le véritable danger serait de croire que l’adaptation constitue un horizon politique suffisant. Si nous ne réparons pas les cycles de l’eau, nous finirons par atteindre les limites mêmes de notre capacité d’adaptation. L’urgence n’est donc pas seulement d’apprendre à vivre avec le changement climatique. Elle est de restaurer les écosystèmes qui rendent encore cette adaptation possible.
« Le véritable danger serait de croire que l’adaptation constitue un horizon politique suffisant. »

14 Août 2026

Anne Barrat - 12 Août 2026

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