Chargement de Bloom Agritech...
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Le 23 avril dernier, l’entreprise suisse Ecorobotix, spécialisée dans la pulvérisation de précision en agriculture, annonçait le rachat de la belge Maya, créatrice d’un assistant numérique piloté par l’IA, analysant les données des espaces verts pour faciliter leur gestion et leur entretien. Si chacune prévoit de continuer à travailler sur ses projets en cours, elles espèrent, ensemble, créer un pont entre outils de précision dans les champs et prise de décisions basée sur l’analyse de données en temps réel. Une solution digitale complète qu’ils imaginent voir changer la vie des agriculteurs et des gestionnaires de terrain grâce à la précision des données exploitées. Dans cette interview croisée, Steve Tanner, co-fondateur et directeur de la technologie d’Ecorobotix et Valentine Godin, fondatrice et PDG de Maya, nous parlent de leurs entreprises, de leurs projets communs, mais aussi de leurs ambitions et de leur vision sur l’avenir de l’agritech.
Vous avez récemment décidé de réunir vos forces, pourquoi ?
Valentine Godin, Maya : Il y a un alignement en termes de partage de valeurs et de visions. Chez Ecorobotix, ils ont toujours été intéressés par l'agronomie digitale. Nous, nous le faisons pour le gazon. Nos deux entreprises sont en croissance. Nous sommes tous deux basés en Europe, cela facilite énormément de choses. Nous parlons français. Les choses se sont faites assez vite et naturellement. Pour nous, l'idée est de garder le produit dans le gazon et qu’il y ait un partage de la technologie pour pouvoir avoir un impact au niveau de l'agricole. Et puis, surtout, trouver les synergies que nous allons avoir avec la machine ALBA™ (NDLR : machine d’Ecorobotix permettant l’entretien du gazon avec peu d’intrants chimiques) pour avoir toujours plus d'impact.
Maya et Ecorobotix s’adressent à des clientèles différentes, mais vos activités répondent à des enjeux communs de gestion durable des espaces végétalisés. Qui sont vos clients respectifs et quelles attentes partagent-ils en matière d’efficacité, de réduction des intrants et de performance environnementale ?
Valentine Godin, Maya : Chez Maya, nous faisons tout ce qui est gazon. Nous avons commencé dans le golf. Notre client principal est le gestionnaire de terrain. Dans l'agriculture, le but est de produire de l'alimentaire. Au niveau gazon, c'est de l'agronomie, mais au service du sport. Le but, c'est la surface sportive. En golf, le responsable du terrain est un travailleur technique qui s'occupe de l'entièreté du site. Au-delà du golf, nous couvrons tout ce qui est terrain engazonné : football, criquet, stades professionnels. Et en troisième lieu tout ce qui est collectivités et espaces verts où il y a aussi énormément de besoins : des écoles, des villes qui ont beaucoup d'espaces sportifs à gérer. Nous les accompagnons là-dedans.
Suivant la localisation géographique, l'ambition et la raison pour laquelle nos clients travaillent avec nous est différente. Dans les pays du Sud, les problématiques de l'eau sont bien plus importantes que les problèmes phytos. En Suisse, en France, en Belgique ou en Hollande, les problématiques économiques sont très fortes. Dans les régions plus nordiques, il y a souvent tout ce qui est performances de jeu, performances de terrain. Parfois, un peu tout à la fois. Donc, nous nous adaptons. Mais il y a toujours cette envie de faire mieux avec moins et avec toujours plus de conscience environnementale. En Europe, c'est vraiment très important, que ce soit au niveau eau, phyto ou biodiversité, de prendre soin de l’environnement. La demande du marché est par là. Et les lois évoluent dans ce sens-là aussi.
Steve Tanner, Ecorobotix : Nos clients sont principalement des agriculteurs qui sont soit propriétaires de leur ferme, donc la ferme familiale, mais il faut déjà avoir une grosse ferme pour se payer une machine comme la nôtre. En termes de taille, il faut plusieurs centaines d'hectares pour que la machine soit rentabilisée. Soit des prestataires de services (ou CUMA en France), des agriculteurs qui, comme leur ferme n'était peut-être pas assez grande, se sont dit : je vais offrir un service à des tiers, à des collègues agriculteurs, avec la machine. Ou encore des entreprises plus professionnelles, des énormes fermes industrielles, qui vont pouvoir acheter une, deux, trois, cinq machines.
Sur quelles cultures Ecorobotix est-elle déployée et quelles sont les barrières qui vous freinent encore pour aller sur d’autres marchés ?
ST : Les cultures maraîchères représentent notre activité principale, qu'on appelle l'agricole. Et nous avons les espaces verts qui sont très différents. Ce n'est pas un produit à consommer, ni de l'agriculture, mais de la gestion d'espaces verts et principalement des golfs. Ce sont deux verticaux très différents au niveau des produits, du marketing, des clients finaux et des raisons pour lesquelles ils utilisent nos machines.
Dans l’agricole, nous avons plusieurs segments. Nous avons les cultures maraîchères. À peu près 25 légumes pour lesquels nous proposons des algorithmes, des classificateurs, en fonction des valeurs marchandes par hectare. Les légumes représentent le plus de valeur à l'hectare. Ensuite, nous avons les cultures en ligne comme la pomme de terre, la betterave, qui ont moins de valeur où nous commençons à être présents. Aujourd'hui, dans l'agricole, nous avons 80% de légumes et 20% pour le reste, les cultures en ligne. La troisième niche où nous ne sommes pas encore présents, ce sont les grandes cultures, principalement les céréales, comme le maïs, mais aussi l'huile végétale, colza, tournesol. Et puis, les légumineuses. Par exemple, le soja. Le classement se fait par décroissance de valeur par hectare. (En grandes cultures) ce qui nous freine, c’est la largeur de la machine et le coût de la technologie en général, encore trop élevé par rapport au gain économique que la machine apporte à l'agriculteur. Même s'il y a un gain environnemental direct, l'agriculteur n’achètera pas une machine juste parce qu'elle est favorable à l'environnement. Le coût doit être au moins égal, voire meilleur que les technologies existantes. Notre rêve est de pouvoir servir tous les marchés parce que nous voyons le potentiel d'économie de produits, donc d'impact environnemental positif. Mais nous ne pourrons pas aller sur ces marchés à court terme.
Prévoyez-vous de concevoir des machines plus larges ?
ST : Oui, d'ailleurs, nous communiquons déjà pour une machine plus large, mais toujours pour les légumes et cultures en ligne. Nous allons la mettre sur le marché l'année prochaine. Mais pour les céréales, ce sera dans plus longtemps, nous ne savons pas quand.
Le modèle de Maya, conçu pour les espaces verts, est-il transférable à l'agriculture de plein champ ?
VG : Les problématiques sont très similaires. Certaines choses sont duplicables, ou en tout cas transférables dans l'agricole. Mais les objectifs ne sont pas les mêmes. Les secteurs sont structurés très différemment. Les audiences ne sont pas tout à fait identiques. Nous devons réfléchir sur la manière de le faire intelligemment, en gardant deux choses en tête. D’abord, l'agriculture de précision digitale est plus avancée aujourd'hui, plus structurée que dans le gazon où nous avons commencé seuls, à peu de choses près. Le secteur est tout à fait entrant, alors que dans l'agricole, le smart farming, l’agtech, il y a énormément de monde. Donc, l'approche est différente. C'est là où l'agronomie digitale est très importante. Deuxièmement, nous devons aussi prendre en considération le changement qui se fait aujourd'hui au niveau informatique. Les capacités technologiques d'aujourd'hui ne seront pas celles de demain. Nous devons garder cela en tête pour s'assurer de rencontrer le secteur au bon moment, d'accompagner les agriculteurs et de répondre à leurs besoins. Ecorobotix connaît les problématiques des agriculteurs parfaitement. Nous, nous connaissons le gazon. Comment allons-nous mettre cela ensemble ? Mon rêve a toujours été de pouvoir amener Maya en agricole. Pour toute personne qui travaille au niveau agronomique, c'est quand même l'impact sur lequel nous voulons travailler sur le long terme, qui est beaucoup plus sociétal.
ST : Nous rêvions d'avoir un jour un outil digital pour conseiller le client sur plus que des idées, mais nous nous heurtions à beaucoup de difficultés. Nous voyions cela comme une montagne. Nous avons été impressionnés par la manière dont Maya a réussi à intégrer l'ensemble des aspects de gestion d'un espace vert. Exactement ce que nous voulions faire en agriculture. Pour nous, c'était aussi une manière d’aller beaucoup plus vite, d’entrer dans le domaine du conseil agronomique en nous basant sur l'expérience de Maya. Avec l'espoir aussi que les données que la machine ALBA™ puissent nourrir à terme, les décisions du logiciel Maya pour la gestion des golfs. Et, en parallèle, la même chose dans l'agriculture, que nos machines ARA™ puissent nourrir ces logiciels. Aujourd’hui, nous avons une technologie un peu meilleure sur ALBA™, parce que le golf est plus exigeant, mais l'année prochaine, nous aurons cette même précision sur la machine agricole.
Quels sont les projets communs sur lesquels vous comptez travailler en agronomie ?
ST : Nos machines peuvent acquérir des images de très haute qualité pour pouvoir différencier un type d'herbe, d’un autre type d'herbe pour lesquels il est parfois très difficile de faire la différence à l’œil. Avec ce niveau de précision, elles sont capables de remonter de l'information de haute qualité que nous n'avons encore jamais vraiment exploitée. Notre plan ces prochaines années, est d'exploiter l'information que les machines utilisent pour prendre leurs décisions. Ce n'est pas un gros effort de prendre cette information et de la remonter dans le cloud, de la traiter pour en extraire plein de choses. Nous ne pouvons pas trop en dire, mais nous savons que nous pouvons faire beaucoup et qu'aujourd'hui, il n'existe pas de machine avec une capacité équivalente. Les seules qui en sont proches sont les pulvérisateurs intelligents, mais leur qualité d'image est beaucoup plus faible, donc, ils arrivent à remonter moins précisément dans l'information. C'est ce que nous offrons en plus par rapport aux concurrents, autant dans le domaine agricole que dans les logiciels.
VG : L'idée est vraiment là. La machine ALBA™, ce sont des yeux sur le terrain avec une précision inégalée aujourd'hui. Et Maya, au-delà d'être une interface, c'est l'engin qu'il y a derrière, la contextualisation et la puissance de rassembler des données. De la donnée pour de la donnée, cela ne vous donne pas une décision. Mais de la donnée structurée et contextualisée, oui. Donc demain, nous travaillerons avec ALBA™, mais nous avons 17 autres capteurs que nous travaillons, différents types de sources de données. Contextualiser et structurer cela dans une infrastructure, c'est ce qu'on offre au client. Le client aujourd'hui n'est pas spécialement dans la technologie, mais nous lui permettront de pouvoir avoir accès à cette technologie, pour la contextualiser, pour demain avoir les réponses, le conseil, le support dont il a besoin pour prendre les bonnes décisions. Mais aussi selon ses besoins parce que dans différents clubs, terrains sportifs ou à l'école, il y a différents standings et donc différents besoins.
Plus concrètement, quels sont leurs besoins ?
VG : Le but, dans le gazon, est toujours d'avoir le terrain le plus adéquat sportivement. Dans le golf, c'est que la balle roule le mieux possible et de pouvoir gérer des milliers de golfeurs par jour, en termes de compaction et d'usure. Dans le football, les athlètes travaillent toute la journée et le besoin est que le gazon reste parfait, qu’il ne devienne pas un champ de boue. À chaque fois, nous entretenons une plante au service d'un sport et notre but est de le faire avec moins d'impact environnemental. Comme disait Steve, la durabilité c'est aussi, malheureusement ou heureusement, la durabilité financière. Donc avec moins de ressources, moins d'impact environnemental et nous espérons aussi plus de prévisibilité, car l'un des grands problèmes du changement climatique est que les règles d’hier ne sont pas les règles de demain. Il y a énormément d'incertitudes, ce qui, dans les saisons sportives, n'est pas facile à gérer, avec notamment des problèmes de maladies, d’herbicides, de plantes invasives et de mauvaises herbes. En agricole, c'est plus au niveau alimentaire, mais c'est sûr que nous voulons travailler ensemble pour apporter plus de contexte.
Vous avez mentionné les maladies, est-ce un thème sur lequel vous pourriez travailler ?
VG : La maladie est au cœur de notre métier, c'est la raison de notre existence au tout début. Par exemple, dans les stades, ils mettent des luminaires pour aider le gazon à résister. C'est une nouvelle information que nous savons prendre. Cela va nous aider, demain, à faire de la prédiction de maladies encore plus précise, parce que plus nous avons de contexte, plus nous savons les aider.
ST : La gestion des maladies en agriculture est assez complexe. Il y a plein de manières de lutter contre les maladies. Nous intervenons à plusieurs moments, pas forcément au niveau prophylactique. C'est-à-dire : on détecte une maladie, donc il faut traiter. Nos technologies permettent d'intervenir de deux autres manières sur les maladies. La première, en n'affaiblissant pas la culture. Si nous « sprayons » la culture avec un herbicide sélectif, il n'est pas entièrement sélectif, il va toujours avoir un impact sur les plantes, et souvent, il affaiblit la plante de la culture, donc il la rend plus sensible aux maladies. Notre technologie permet justement de repousser le seuil de maladies. Et puis, une autre manière de lutter contre les maladies, c'est de pouvoir garder une certaine diversité floristique contrairement au gazon qui doit rester une monoculture. Dans l'agricole, c'est quand même différent. Nous voulons une monoculture, mais la fonctionnalité de la mauvaise herbe peut être positive. Elle peut freiner la pression des maladies, qui se manifestent d'autant plus dans des monocultures. Quand ce ne sont pas des monocultures, les plantes ont des effets bénéfiques les unes sur les autres. Certaines plantes peuvent avoir un effet répulsif ou freiner certaines infections. Nous développons cela petit à petit. Nous ne sommes pas encore très fort là-dedans, mais c'est le troisième de nos trois « R » : réduire les quantités de chimie, remplacer la chimie synthétique par la chimie naturelle et régénérer. Une des manières de régénérer la nature, c'est de laisser une diversité floristique.
Comment vos machines agissent-elles sur la diversité floristique ?
ST : En reconnaissant les plantes, nous pouvons choisir de laisser quelques plantes, quelques mauvaises herbes de cette espèce, parce qu'elle n'est pas si néfaste que ça. Elle a des bénéfices floristiques pour les insectes. Elle peut avoir des bénéfices aussi pour fixer l'azote dans le sol, pour freiner les maladies, l’érosion du sol par le vent. Nos machines peuvent le faire. C'est pour cela que nous pouvons lutter de manière indirecte contre les maladies. Nous avons deux manières de lutter contre les maladies : la non-phytotoxicité et la diversité que nous pouvons gérer. La non-phytotoxicité est déjà prise en compte, parce que nous « sprayons » de manière marginale les cultures. Elles poussent mieux. C'est aussi très différent d'une culture à l'autre. Notre culture phare, ce sont les oignons. C'est certain, ils poussent beaucoup mieux sans cette phytotoxicité apportée par une application standard d’herbicide. Nous avons des clients qui commencent à faire de l'association de cultures, mais nous n’avons pas encore assez de recul pour dire que cela freine vraiment les maladies. C'est un peu la vision moyen terme.
Par rapport à l'aspect préventif et prophylactique, nous allons mettre un agent fongique juste sur la culture, pas sur les mauvaises herbes, avant que la maladie arrive. En général, quand on détecte une maladie, c'est trop tard. Il faut intervenir avant. C'est tout le secret d'un logiciel de recommandation tel que Maya. Nous, nous n'avons pas de logiciel en agriculture. Donc l'agriculteur utilise d'autres plateformes pour savoir quand est-ce qu'il faut mettre son fongique. Par contre, avec notre machine, il peut en mettre jusqu'à dix fois moins, parce qu'il n’en met que sur les plantes à protéger.
Comment avez-vous adapté la technologie Plant-by-Plant™ d’Ecorobotix à votre machine pour le turf (ALBA™) où les brins de gazon sont très rapprochés ?
ST : Au niveau technologique, nous travaillions déjà dans les prairies, qui produisent de l'herbe pour le bétail. Avec ARA™, nous détectons des mauvaises herbes qui sont extrêmement petites. Nous ne sommes pas plus précis avec ALBA™. C'est le même système de vision. Dans ce contexte-là, nous savions déjà détecter une plante, au milieu de plein d'autres plantes. Le tapis vert, nous maîtrisions déjà. Pour le golf, les greens, il s’agit d’agir un peu plus finement. Ensuite, la difficulté était de bien annoter les images, d'entraîner le modèle. De travailler avec des personnes qui ont les compétences, l'expérience. C'est un marché que nous développons, particulièrement aux États-Unis. Parce que nous trouvons les spécialistes mondiaux, des universités où il y a même des PhD en gazon, avec lesquels nous travaillons pour avoir la connaissance de comment entraîner nos classificateurs. Il faut pouvoir dire : sur cette partie-là, c'est une autre espèce d'herbe que celle-là, donc il faut la « sprayer ». À l'œil, on se dit que ce sont les mêmes. C’est plus facile dans un milieu agricole où une betterave est très différente d'un chénopode ou d'une graminée.
Quel est selon vous l'avenir de la pulvérisation de précision ? Allons-nous vers encore plus de précision, au millimètre, par exemple ? D'autres mélanges de produits vont-ils apparaître ?
ST : Cela fait moins de sens d’aller en dessous d'un certain niveau de précision, parce que nous faisons déjà suffisamment. Il y aura une limite. Nous n’y sommes pas encore, mais nous pensons y arriver dans 3-4 ans. Ce sera suffisant pour faire tout ce qu'il est possible de faire. Cela n’aura pas de sens d'être plus précis. La très haute précision permet justement de changer la chimie. Et ça, c'est un bouleversement dans l'agriculture parce que la chimie qui est nécessaire, ce sont des molécules très simples, naturelles - du vinaigre, de l'acide pélargonique, des agents naturels - et donc à la portée de tout le monde. Il n'y a plus le lobby de la chimie qui maîtrise la molécule sélective qui a nécessité 200 millions de dollars pour être développée et qui est monopolistique. Ou les couples herbicides/OGM résistants. Nous, nous n’en avons plus besoin. Nous pensons que l'avenir de la pulvérisation de précision est brillant. C'est un changement qui va se faire. Nous pensons que dans 10 ans, la plupart de la pulvérisation, des applications de désherbage, se feront avec des machines ultra précises. Et les autres machines n'auront plus de sens parce que les produits seront trop chers, trop complexes, auront peut-être été interdits…
L’utilisation de molécules simples et naturelles permettra-t-elle d’amener mois de produits nocifs dans les champs ?
ST : Ce n'est pas parce qu'une molécule est naturelle qu'elle n'est pas nocive. Par exemple, une huile essentielle peut être un poison. Les agents les plus simples sont des agents acides. Ils attaquent la feuille et font mourir la plante par manque de feuillage. Ils ne laissent quasiment pas de résidus derrière eux. Évidemment, il ne faut en mettre, idéalement, que sur la feuille. Ils peuvent acidifier le sol, mais cela peut être compensé par un apport de base dans un traitement antérieur, ou alors dans l'apport de l'engrais. Mettre un peu plus de pH et compenser. Il faut choisir la chimie qui se dégrade très bien, normalement des chimies naturelles. Après, le vinaigre, nous pouvons le synthétiser aussi. Ce n'est pas parce qu'une molécule a une origine naturelle que nous n’allons pas la synthétiser. Par exemple, l'acide pélargonique qui vient du géranium. Si tout le monde se met à pulvériser de l'acide pélargonique, nous n'aurons pas assez de géranium sur Terre pour pouvoir fournir. Ce n'est pas un problème de produire de manière synthétique dans un réacteur, puisque c'est une molécule naturelle. Après, c'est sûr que nous essayons de réduire les doses au maximum. C'est comme le lait. Si vous mettez un mètre cube de lait dans une rivière, vous faites mourir tous les poissons. Pourtant, le lait, nous le buvons. La toxicité, c'est très relatif. Il faut toujours chercher à réduire les doses au maximum. Mais nous allons vers des grands changements de la chimie.
Envisagez-vous de faire de l'innovation qui irait dans un tout autre sens que la pulvérisation de précision ?
ST : À ce sujet, nous ne pouvons pas en dire beaucoup plus. Nous regardons d'autres domaines de l’agtech. Mais aujourd'hui, il y a tellement à faire dans la pulvérisation que nous sommes concentrés là-dessus.
Si aujourd'hui, les robots remplacent les pesticides, est-ce un tremplin pour l'agriculture régénératrice ?
VG : Pour le golf, c'est de la monoculture. Ce sont souvent des espaces de 50-60 hectares. Je parle surtout ici du golf européen. Aujourd'hui, il y a entre 30 et 50% de terrain sportif, en fonction des pays. Les 50 à 70% restants, soit la grosse majorité, sont de l'espace naturel. Des vergers, des arbres, qui sont des espaces verts à gérer. La monoculture dont nous parlons qui occupe 30% de terrain, occupe 70% de leurs réflexions d'entretien parce que c'est leur terrain sportif. Le reste, c'est nous et le gros travail que le secteur fait aujourd’hui est de renaturaliser au maximum les 70% (hors terrain sportif). Aujourd'hui, nous voyons de plus en plus de roughs naturels. La grande majorité travaille sur les dessins des parcours. Ils ont des couloirs écologiques et s'assurent qu'entre l'espace vert à gauche et à droite du terrain, il y a un parcours écologique où les insectes, les oiseaux et la faune - il y a souvent des biches sur les terrains - puissent vivre. Une fois que 70% du parcours est vert, et que des couloirs écologiques sont assurés au sein du paysage, il y a déjà un impact beaucoup plus positif sur la biodiversité.
ST : Oui, mais c'est un élément dans la chaîne. En agriculture, il est clair que nous voulons réduire la pollution, mais quand nous parlons de régénérer les sols et la biodiversité, c'est très complexe et ce n'est pas juste une technologie robotique qui va le permettre. Le gros problème que nous avons aujourd’hui, c'est la taille des champs. Nous avons des monocultures. Sur un kilomètre carré, il n’y a qu'une espèce. Imaginez-vous l'insecte, s'il ne trouve pas de nourriture, va-t-il pouvoir traverser cet espace ? Une réponse serait de ne pas faire des champs énormes, mais de fragmenter, d'avoir de la diversité, de l’association de cultures avec des parcelles plus petites, c'est le plus important. Également des corridors de haies, réintroduire la diversité dans la gestion du paysage. Parce que sans cela, nous pouvons avoir la meilleure machine et se bercer d'illusions, mais nous n’allons pas pouvoir résoudre le problème. Après, si on a une plus petite parcelle, pour réduire la pression de la monoculture sur la biodiversité, là, nos machines peuvent agir. Et réduire la chimie est effectivement une manière d'y arriver parce qu'elle est nocive pour la biodiversité.
L’une des solutions serait-elle de supprimer la chimie ?
ST : Nous pouvons très bien, à mon avis, avoir un système très peu nocif pour la nature qui conserve la chimie, si nous en mettons beaucoup moins. Je ne pense pas que nous aurons besoin de supprimer complètement la chimie, parce que c'est tout de même pratique. Et dans la nature, il y a aussi de la chimie. Ce n’est pas : la chimie, c'est mauvais parce que c'est de la chimie. Non, la chimie, c'est mauvais parce que nous utilisons de la chimie toxique et nous en utilisons trop. Mais si nous arrivons à réduire les doses et que la chimie n’est plus toxique parce qu'elle est d'origine naturelle, ce n'est plus un problème. Nous essayons de ne pas être trop dogmatiques, sinon nous risquons d'aller dans des non-sens. Par exemple, se dire « on va tout passer au laser », mais finalement, le laser va tuer les insectes, la vie dans le sol, parce qu'à force de brûler le sol, nous pouvons avoir un impact négatif. Forcément, quand on fait de l’agriculture, on a un impact négatif sur la biodiversité. Mais il faut qu'il soit minimal. Une manière d'y arriver est de réduire les doses et de passer sur du produit naturel. C'est un peu notre approche.
L'approche, c'est qu'il faut aussi rester réaliste. Tout le monde n’est pas prêt à payer de la nourriture bio. Donc il faut avoir des solutions pragmatiques et bon marché. Il faut d'abord s'attaquer à l'agriculture industrielle et fournir des solutions économiquement viables pour l'aider à s'améliorer, réduire son impact environnemental. Mais nous restons dans l'agriculture industrielle. Nous ne voyons pas comment elle pourrait disparaître. Elle va disparaître si elle est remplacée par une agriculture économiquement semblable. Parce que finalement, le consommateur n'est pas prêt à ce changement.
Pensez-vous que les robots pourront un jour piloter les exploitations agricoles ?
ST : Je vais parler de la machine et je laisserai Valentine parler des logiciels. Oui, nous allons vers une automatisation du tracteur, et de la machine qu’il y a derrière. Ce sera très bien, parce qu’être assis dans un tracteur pendant huit heures, pour suivre une ligne, faire des allers-retours, ce n'est pas très intéressant. C'est logique que cela soit remplacé par des machines autonomes. C'est une question d'années, mais il faudra toujours quelqu'un pour amener le tracteur au champ et le réparer. L'agriculteur va passer plus de temps à faire autre chose de plus intéressant que conduire un tracteur. La conduite va être réduite.
VG : C'est un peu la même réponse. Remplacer complètement, non. Changer de métier, oui. Les métiers aujourd'hui, que ce soit au niveau sportif ou agricole, changent. Le métier d'agriculteur ou le métier de gestionnaire de terrain ou de golf il y a 20 ans, n'est plus celui d'aujourd'hui. Le but est qu'ils puissent se concentrer sur leur valeur ajoutée. Tout ce qui est à moins haute valeur ajoutée peut être automatisé, remplacé. Nous le voyons dans le monde du sport, nous pouvons réellement diminuer la charge mentale qu'ils ont, qui aujourd'hui, est très intense. Il y a un changement générationnel qui arrive et cela permet aussi de former, d'éduquer. Mais en aucun cas, cela remplace. C'est un peu comme les robots tondeuses qui arrivent dans le golf. Est-ce que cela veut dire que vous n'allez plus avoir d'équipe ? Non, mais vous allez pouvoir faire différemment, vous concentrer sur d'autres choses que vous ne faisiez pas mais qui ont un impact plus important pour votre opération. Nous allons redéfinir certains métiers, mais nous ne les remplaçons sûrement pas. Nous facilitons, nous optimisons.
Ecorobotix a annoncé avoir investi 50 millions de dollars aux États-Unis et faire l'assemblage de sa machine ARA™ au Kansas. Le marché américain est-il aujourd'hui le plus intéressant pour les technologies comme les vôtres ?
ST : Pour l'agriculture, il y a un besoin de pouvoir augmenter l'efficacité sur le marché américain, plus fort qu’en Europe. Notamment au niveau de la main d’œuvre, qui devient de plus en plus difficile à trouver. C'est aussi un problème européen, mais aux États-Unis, dans certaines régions, il est très difficile de trouver du monde. Et les Mexicains ne vont pas vouloir le faire encore pendant des décennies. Chez nous aussi, les Polonais qui venaient désherber, c'est fini. C'est très difficile de les trouver. Il y a un problème de main d’œuvre global. Mais aux États-Unis, il y a une appétence pour les technologies qui augmentent l'efficacité. Aujourd'hui, c'est le marché qui tire en avant. Pas forcément au niveau de la précision. L'Europe est peut-être plus en avance sur la précision car nous avons de plus petits champs, donc nous avons plus optimisé le rendement par hectare. Par contre, au niveau des coûts, ce sont les États-Unis qui ont besoin d'améliorer leurs marges. Nous profitons aussi d'être les premiers. Il y a des entreprises américaines qui sont actives comme Carbon Robotics, dans le laser. Il y a des leaders mondiaux aux États-Unis dans le domaine de l’agtech. Carbon Robotics, n’est pas un concurrent direct, ils sont vraiment dans l'organique. Le laser, cela reste une niche pour des mauvaises herbes très petites, pour l’ultra-haute précision. Nous, nous sommes plus larges, donc nous ne sommes pas vraiment concurrentiels.
VG : En termes de chiffres, dans le secteur sport, plus de 50% du marché est aux US. Juste par volume, la grosse partie du marché est là. Pour n'importe quel acteur dans le secteur, le premier marché, c'est les US. Nous avons États-Unis, Royaume-Uni et puis le reste du monde. La maturité digitale aux États-Unis est bien plus avancée qu'en Europe. Nous avons une audience qui est beaucoup plus préparée. En Europe, nous éduquons encore beaucoup. Je ne veux pas dire que nous évangélisons, mais d'une certaine façon, oui, car c'est encore très nouveau. Alors qu'aux États-Unis, ils en ont besoin puisqu'ils ont déjà 7, 8, 9 sources de données, mais ils ne savent pas quoi en faire. Nous, nous leur apportons la solution de transformer la donnée en décision. C'est pour cela qu'il y a une appétence sur le marché et l'opportunité de travailler avec Ecorobotix nous donne un accès à un marché. Avec cinq personnes en Belgique, c'est plus compliqué d'y arriver.
Vous avez mentionné Carbon robotics… Il y a aussi la technologie See & Spay ™ de Blue River Technologies (John Deere), moins précise que la vôtre, mais ils possèdent ce côté intégration de données. Est-ce que vous ambitionnez d'aller jouer sur leur terrain ?
ST : Pour le moment, nous sommes insignifiants au niveau de la taille. Ce sont des entreprises tellement grandes. La technologie de spot spray n'a pas démontré une acceptance universelle chez les agriculteurs, parce qu'elle a une précision limitée. Donc c'est aussi le côté unique de notre proposition. Nous arrivons avec quelque chose de différent. Mais aujourd'hui, nous sommes cantonnés aux légumes. Et ce n'est pas un marché dans lequel John Deere est, donc nous ne sommes pas concurrents.
Avez-vous des projets de développement à l'international, autres que les États-Unis ?
ST : Nous lorgnons sur l'Amérique du Sud depuis quelques années. Nous avions des machines en démonstration en Argentine et au Brésil. Ce sera la prochaine étape pour nous. L'Amérique du Sud sera un marché avec quand même beaucoup moins de valeur, des cultures avec moins de valeur ajoutée. Et une moins grande maturité technique pour le Brésil par rapport aux États-Unis.
VG : Nous ne faisons pas du hardware, mais du logiciel. Donc, c'est plus facile de grandir à l'international une fois que l'horaire fonctionne. Nous voulons consolider l'Europe et le Royaume-Uni. États-Unis et Australie, ce sont les deux gros marchés où aujourd'hui, il y a de l'appétence, il y a des conversations en cours, pour que, j'espère, un client signe cet été en Australie.
Actuellement, quel est le pays où vous êtes le plus présent ?
VG : Les plus gros pays sont la France, la Belgique, l’Espagne et le Royaume-Uni. Ce sont les quatre pays où nous avons une bonne base de clients. Après, en Europe, nous avons la Suisse, l'Italie, le Portugal, la Grèce.
ST : Nous, ce sont les États-Unis. Et puis le deuxième, la Hollande.
Ecorobotix est une entreprise Suisse née en 2014 et basée à Yverdon-les-bains. Elle emploie aujourd’hui environ 350 personnes dont 50 basées aux Etats-Unis, 35 en France et 4 en Slovaquie. Depuis le rachat de Maya en avril dernier, elle compte également 5 personnes en Belgique et une personne dans le sud de l'Europe. Ses pulvérisateurs ultra haute précision agricole ARA™ et de gazon ALBA™, permettent respectivement de cibler les mauvaises herbes dans les champs, sans endommager les cultures et d’entretenir un gazon avec un minimum d’intrants chimiques. Ils promettent jusqu’à 95% de réduction de l’utilisation et des coûts des produits chimiques, tout en permettant l’application précise de produits sélectifs et non sélectifs.
Maya est une entreprise belge, née en 2022, spécialisée dans la gestion optimisée des terrains (golfs et stades) et espace verts (parcs et campus). Grâce à l’exploitation de données fournies par les clients et le développement d’un assistant IA spécialisé, elle fournit un outil d’analyse agronomique aux gestionnaires de terrains pour les aider dans leurs prises de décisions quotidiennes.