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L'industrie du cannabis médical est l'objet de convoitises. De plus en plus de pays s'y intéressent et tentent d'exister à travers leur production et leurs exportations. Depuis fin 2024, la forte augmentation de la demande sur les deux plus grands marchés du cannabis médical hors États-Unis, l'Allemagne et l'Australie, a déclenché une course entre les exportateurs pour tirer parti de cette croissance. Dans son Étude mondiale du marché du cannabis médical publiée en début d'année, Prohibition Partners, plateforme de référence dédiée au marché professionnel du cannabis, à la fois médical et récréatif (dans les pays où la consommation est légale), dresse le portrait d'un secteur en pleine évolution.
D'un côté, le Canada, dont le marché devrait représenter 339 millions de dollars en 2026, s'impose plus que jamais comme la puissance exportatrice dominante du secteur. De l'autre, des pays comme Israël, l'Australie ou encore le Portugal, tentent de construire leur propre filière nationale et d'exister en tant qu'exportateurs, face à la concurrence des producteurs canadiens, à des réglementations restrictives et à des niveaux de demande encore limités. Favorisé par un manque de formation des médecins et par l’utilisation de techniques de marketing parfois jugées agressives, l’essor des télécliniques dans plusieurs pays - dont l'Australie, le Royaume-Uni, mais surtout l’Allemagne, devenue la principale destination des pays exportateurs comme le Danemark, la Macédoine du Nord ou l'Afrique du Sud - a été un élément décisif dans le développement du marché. Les réformes législatives en discussion dans plusieurs pays, dont l’Allemagne, pourraient redessiner les conditions d'accès au cannabis médical ainsi que les perspectives d'évolution du marché.
Le Canada, entre « superpuissance » du cannabis et marché domestique saturé
Depuis la légalisation du cannabis récréatif au Canada en 2018, d'énormes investissements de la part des producteurs ont mené à la création d'une capacité de production gigantesque. En conséquence, le pays s’est peu à peu imposé comme un acteur tout puissant sur le marché mondial du cannabis médical, qui a profité des infrastructures créées. Après une forte augmentation de son volume d’exportation entre 2023 et 2024, passant de 63 à 107 tonnes de cannabis thérapeutique exporté, il a vu ce même volume exploser l’an dernier. « En 2025, selon les données d’exportation publiées par le régulateur canadien, les volumes annuels exportés ont dépassé les 275 tonnes — soit plus de 2,5 fois le volume enregistré en 2024 », indique le rapport.
Une hausse spectaculaire de 168 tonnes qu’il faut ensuite pouvoir écouler. « Le Canada dispose d’un énorme surplus de production qui réduit fortement les marges bénéficiaires sur le marché domestique canadien », explique Alex Khouradji, analyste du secteur du cannabis et co-auteur du rapport. Beaucoup d’entreprises cherchent donc à se développer à l’international afin de « trouver de nouvelles sources de revenus et gagner des parts de marché ailleurs ».
Mais « même en exportant vers les marchés étrangers, le Canada conserve encore un surplus d’offre sur son propre marché ». Cet excédent renforce sa capacité à casser les prix, porté également par un produit d’« une qualité relativement constante ». Une situation qui a le don de frustrer les autres pays producteurs car « le Canada, lui, n’importe pas de cannabis médical. Sur leur marché intérieur, ils sont très protectionnistes » et « anti-concurrentiels », créant un déséquilibre.

Exportations de cannabis médical du Canada, 2020-2025. Source : Global medical cannabis market review 2026, via Statistics Canada.
Des concurrents trop chers ou sous-dimensionnés
Parmi les mécontents face à cette domination canadienne, il y a l’Australie, dont les importations ont dépassé la production intérieure en 2023. Se retrouvant en incapacité de répondre à sa propre demande, elle a dû se résoudre à importer davantage de cannabis médical du Canada, dont les prix bas concurrencent ceux des producteurs locaux. Certains opérateurs locaux affirment qu'ils doivent respecter des exigences plus strictes que les importateurs afin de garantir des résultats d'analyse cohérents d'un lot à l'autre pour leurs produits. En 2024, le pays importait 80 tonnes de cannabis médical contre 40 tonnes produites sur son sol. En Israël, certains producteurs ont réclamé la mise en place de politiques protectionnistes. Après avoir un temps envisagé un mécanisme de taxes à l’importation, l’idée a finalement été abandonnée par le gouvernement au motif qu’elles risquaient de « freiner le développement du marché national et de pénaliser les patients en augmentant le prix des produits ».
Parallèlement, certains pays émergent, comme la Thaïlande, l’Afrique du Sud ou le Lesotho, et commencent à se positionner pour exporter du cannabis médical sur les marchés internationaux. En Amérique du Sud, l’Uruguay, la Colombie ou le Brésil, ont la capacité de produire à bas coûts, tout comme la Macédoine ou la République Tchèque en Europe. Selon l’analyste, tous sont des « acteurs compétitifs », mais ils produisent pour le moment « des volumes incomparables avec ceux du Canada ».
Côté européen, les cultivateurs allemands, grecs ou britanniques, eux, se doivent de respecter des règles strictes, les obligeant à fixer un prix élevé, inévitablement plus haut que celui des importations canadiennes.
Malgré cela, dans certains pays, la préférence pour les produits locaux pousse à persévérer et donne du sens à l’existence d’une production locale comme en Allemagne, en Australie ou au Royaume-Uni. Selon Alex Khouradji, ils « peuvent offrir davantage de régularité aux patients », qui préfèrent savoir que leur cannabis vient « toujours de la même ferme » et que « le traitement restera stable dans le temps ».
La Grèce et le Portugal exportent plus qu’ils ne consomment
De son côté, la Grèce a adopté une stratégie différente. En interdisant les importations de cannabis médical, elle a, de l'avis d'Alex Khouradji, « voulu d'abord développer son marché domestique (...) afin d'éviter une arrivée massive de produits qui auraient pu écraser une industrie locale encore naissante ». Aujourd'hui, la demande reste faible. Elle pâtit d’une réticence des médecins à prescrire ce produit, lié à un manque d’éducation. Le nombre de patients augmente modestement et la perception publique du cannabis médical reste globalement négative. Elle exporte donc son excédant de production vers d’autres marchés comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni.
Le Portugal, lui aussi, exporte plus qu'il ne consomme. « Ce qui lui manque, c'est surtout un cadre pour l'accès des patients », précise Alex Khouradji. Le pays autorise « environ sept produits sur (son) marché. Pour qu’un produit de cannabis médical développé par une entreprise soit autorisé, la procédure d’enregistrement est extrêmement longue et la demande des patients est quasi nulle car très peu de médecins le prescrivent ». En 2024, le pays était encore de loin le plus gros exportateur européen, avec plus de 31 tonnes de cannabis médical envoyées vers les pays voisins, loin devant le Danemark et ses 10 tonnes ou encore les 6 tonnes espagnoles.
Depuis 2018 et l’établissement d’un cadre légal pour l’utilisation du cannabis à des fins médicales au Portugal, le pays s’est efforcé de devenir une plateforme internationale de culture et de transformation du cannabis médical. Il fait aujourd’hui office d’énorme hub de transformation, même s’il existe encore des investissements dans la production favorisés par de faibles coûts de production et un climat adéquat.
Le manque de formation des médecins et l’essor des télécliniques, facteur clé du développement des marchés
Une large partie de l’étude est consacrée au rôle clé que joue la télémédecine dans l’essor du marché du cannabis médical, venant apporter une solution au manque de formation des médecins. « Si je veux aller chez le médecin, il y a de fortes chances, selon l’endroit d’où je viens, que le médecin me dise qu’il n’est pas à l’aise avec ça, qu’il n’est pas formé, qu’il pense que c’est mauvais. Il existe une vraie stigmatisation. (…) Le fait de devoir faire face à un refus ou à un jugement peut être très dissuasif pour certains patients », fait remarquer Alex Khouradji. C’est dans ce contexte que la télémédecine s’est développée, mettant en relation des patients avec des médecins qui considèrent le cannabis comme un traitement médical.
En 2025, l’Australie, l’Allemagne et le Royaume-Uni comptaient respectivement 47, 35 et 29 télécliniques avec une explosion du nombre de visiteurs unique en Allemagne : 4,2 millions de personnes se sont connectées sur les sites internet des 5 plus grosses télécliniques du pays, soit quatre fois plus qu’au Royaume-Uni et dix fois plus qu’en Australie.

Nombre total de visiteurs des sites web des cinq principales télécliniques de cannabis médical par pays, en octobre 2025. Source : Global medical cannabis market review 2026, via Similar Web.
Ces données font donc de l’Allemagne un cas à part où les télécliniques ont pu bénéficer, comme l’explique l’analyste, du modèle du paiement privé : « en Allemagne, il existe deux voies pour obtenir du cannabis médical : soit passer par une clinique de télémedicine en payant de sa poche, soit suivre le parcours classique, à savoir médecin généraliste puis spécialiste, avec une prise en charge possible par l’assurance ».
Dans de nombreuses télécliniques, il suffit donc de s’inscrire et de remplir un questionnaire sans forcément avoir d’échange direct avec un médecin. En fonction des symptômes cochés, la demande est transmise à un médecin, parfois situé ailleurs dans l’Union européenne qui examine et valide la prescription.
« Le fait de ne pas avoir besoin de consultation en face-à-face est ce qui a vraiment fait exploser ce modèle, constate Alex Khouradji. Mais aujourd’hui, c’est aussi de plus en plus contesté par les régulateurs ».
La nécessité de légiférer en Allemagne
L’Allemagne se trouve aujourd’hui confrontée, comme la Pologne fin 2024, a la nécessité de légiférer en matière de télémédecine, évoquant l’idée « de revenir à des consultations en présentiel pour les prescriptions, et de supprimer les télécliniques ainsi que les questionnaires en ligne ».
Si cela se met en place, Alex Khouradji parle d’une baisse probable d’environ 50 % du marché, avec un scénario similaire à ce qui s’est produit en Pologne, qui, quatre mois après la mise en place d’une réglementation a vu le nombre de prescriptions baisser de moitié, passant de plus de 72 000 à près de 33 000. « Mais on anticiperait aussi une certaine capacité de rebond. Beaucoup de ces cliniques ont généré d’importants revenus ces deux dernières années, et il est probable qu’elles s’adaptent en développant des modèles hybrides, voire des unités mobiles permettant de réaliser des consultations en présentiel sur le terrain », pense Alex Khouradji.
La Pologne, quant à elle, a vu son nombre de prescriptions augmenter à nouveau depuis mars 2025, avec des niveaux aujourd’hui comparables à celui d’avant la baisse. L’analyste explique cela par une diminution temporaire des prix, liée à de nombreux produits restés en stock, puis par une adaptation durable des acteurs qui ont développés des modèles hybrides entre cliniques mobiles et télémédecine.
Comme le souligne le rapport dans sa conclusion, les décisions réglementaires de l’Allemagne en matière de télémédecine seront scrutées par les régulateurs et les opérateurs d’autres pays. Parmi eux, la France qui a, selon Alex Khouradji, « énormément de potentiel en termes de nombre de patients » et qui est sur le point de voter un décret fixant les critères pour juger du bienfondé de la prise en charge de patients et les conditions de remboursement des traitements à base de cannabis thérapeutique.
Qu’appelle-t-on le « cannabis médical » ?
Il n’existe pas, aujourd’hui de définition universelle ou juridiquement contraignante du « cannabis médical », appliquée de manière identique dans tous les pays.
Le 2 décembre 2020, le cannabis et la résine de cannabis ont été retirés du tableau IV de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, réservé aux substances considérées comme particulièrement dangereuses et présentant peu ou pas d'intérêt thérapeutique reconnu. Par cette décision, la Commission des stupéfiants des Nations Unies, organe décisionnel de l'ONU en matière de politique des drogues, a reconnu sa valeur médicale. Au niveau international, le cannabis reste donc une substance contrôlée, mais dont l’usage est autorisé à des fins médicales et scientifiques.
Chaque pays peut ensuite définir légalement ce qui constitue un produit de « cannabis médical », ses conditions de prescription et les formes qu’il autorise.
Le « cannabis médical » peut donc être prescrit sous forme de fleurs de cannabis généralement destinées à la vaporisation, sous forme d’huiles ou d’extraits standardisés (préparations pharmaceutiques dont la composition est rigoureusement contrôlée et reproductible) ou bien de médicaments contenant du THC (tétrahydrocannabinol), du CBD (cannabidiol) ou les deux. Certains pays limitent leur autorisation aux seuls médicaments à base de cannabis disposant d’une autorisation de mise sur le marché.