Anne BarratPublié le 25 Août 2026

Combien de temps l’agriculture mondiale pourra-t-elle dépendre de quelques routes maritimes, fournisseurs et ressources énergétiques qu’elle ne maîtrise pas, pour nourrir la planète ? Ces chocs à répétition sont-ils des accidents de parcours, ou le nouveau climat dans lequel il faudra produire ? Et si le secteur voulait s’en affranchir, par où commencer ? Ces questions n'ont rien de théorique, elles appellent des réponses urgentes. Depuis 2020, les chocs s’enchaînent, Covid, Ukraine, mer Rouge, aujourd’hui Ormuz, et, à chaque fois, les mêmes vulnérabilités ressurgissent. « Le sujet n’est plus de savoir s’il y aura un prochain choc, mais quand il surviendra », résume Nicolas Mousset, CEO d’Alpha Agriculture Technologies.
Le secteur s’est développé sur trois piliers que l’on croyait solides : une énergie abondante, des intrants bon marché et une logistique fluide. Les trois vacillent en même temps. La dépendance aux énergies fossiles, longtemps considérée comme une simple contrainte de coût, prend ainsi une dimension nouvelle : celle d’une vulnérabilité stratégique. Le choc se lit déjà dans les prix et les marges. Il oblige aussi à repenser les réponses : produire autrement, mieux préserver et exploiter le potentiel des sols, réduire l’exposition aux intrants, sécuriser les approvisionnements et faire émerger des technologies viables.
« Le sujet n'est plus de savoir s'il y aura un prochain choc, mais quand il surviendra » Nicolas Mousset
Les engrais ravivent l’inflation
La première alerte est venue des économistes. « Un choc sur les engrais comparable à celui de 2022 ajouterait environ 0,5 point d’inflation en zone euro, en plus de l’impact du choc pétrolier direct », calcule Nikolay Markov, économiste chez Pictet Asset Management. Il prévient aussitôt : « c’est une hypothèse de travail, pas une prédiction. » Le seul renchérissement du pétrole, estime-t-il, ajoute déjà de l’ordre de 0,8 point d’inflation en zone euro et près d’un point aux États-Unis.
En cause : l’exposition extrême des engrais azotés aux flux du golfe Persique. « Environ 30 % du commerce mondial d’urée transite par le détroit d’Ormuz », rappelle Arthur Portier, agriculteur dans le nord de la France et consultant chez Argus Media. Or l’urée, avec l’ammoniac, est la matière première indispensable des engrais azotés dont dépendent le rendement et la teneur en protéines de la plupart des grandes cultures.
« Un choc sur les engrais comparable à celui de 2022 ajouterait environ 0,5 point d’inflation en zone euro, en plus de l’impact du choc pétrolier direct » Nikolay Markov
Depuis le début du conflit, les données ont donné raison à cette mécanique de transmission. L’azote a connu des montagnes russes : le prix de l’urée, autour de 400 dollars la tonne avant le conflit, a dépassé 850 dollars en avril (+80 % depuis février) avant de refluer vers 450 dollars en juin, à la faveur de la brève accalmie, pour repartir à la hausse avec le regain de tensions de juillet. Sur l’ensemble de l’année, la Banque mondiale attend malgré tout une hausse de plus de 30 % de son indice des engrais. En cause, la fermeture d’Ormuz, mais aussi une cascade d’arrêts de production : l’Iran a suspendu sa production d’ammoniac, le Qatar celle d’urée, d’ammoniac et de soufre après des dommages sur ses installations, l’Inde a réduit la sienne faute de GNL. Au plus fort de la hausse, en avril, l’accessibilité des engrais pour les agriculteurs est tombée à son plus bas niveau depuis la mi-2022, souligne la Banque mondiale.
Le Fonds monétaire international a pris acte du choc. Dans sa mise à jour de juillet dernier, il décrit « le plus grand choc d’offre énergétique jamais enregistré », avec un pétrole en hausse d’environ 32 % (près de 89 dollars le baril attendus en moyenne sur 2026, contre 62 avant le conflit). Il relève sa prévision d’inflation mondiale de 4,1 % en 2025 à 4,7 % en 2026 et abaisse sa prévision de croissance à 3 %. La désinflation engagée depuis 2024 est enrayée.
Le phénomène dépasse largement l’Europe. Les plus exposés sont les pays fortement importateurs d’engrais et d’énergie, en Afrique et en Asie surtout : le Nigeria, le Pakistan, le Sri Lanka, la Jordanie, l’Afrique du Sud ou la Namibie figurent en première ligne d’une insécurité alimentaire induite.
Cette lecture macroéconomique, les praticiens la vivent au quotidien, et pointent la spécificité de ce choc. « La guerre en Ukraine touchait à la fois l’énergie et un grand hub céréalier mondial, rappelle Arthur Portier. Les prix agricoles montaient donc avec les coûts de production. La crise d’Ormuz, elle, est principalement énergétique : les coûts explosent, mais les prix agricoles ne compensent pas. »
Les chiffres lui donnent raison. « Au printemps, au plus fort du choc, le gazole non routier est passé d’environ 700 euros à près de 1 500 euros les 1 000 litres, détaille Arthur Portier. Les engrais ont pris près de 20 %, alors que le blé ou le maïs n’ont progressé que de 3 à 4 % ». Les professionnels parlent d’un « effet ciseau » destructeur pour les marges : d’un côté les dépenses s’envolent, de l’autre les revenus stagnent, voire baissent.
Les coûts explosent, mais les prix agricoles ne compensent pas. » Arthur Portier, agriculteur et consultant chez Argus Media
L’effet s’est même accentué depuis. Loin de compenser, les prix agricoles ont reculé : l’indice FAO des prix alimentaires a de nouveau baissé en juin (-0,3 % sur un mois), tiré vers le bas par les céréales (-3,5 %), le blé (-4,4 %) et le maïs (-6,2 %), à la faveur de bonnes perspectives de récolte. Le ciseau ne s’est pas refermé : il s’est élargi.
À court terme, la récolte 2026 n’est pas directement menacée, selon l’expert d’Argus Media : les cultures d’hiver ont déjà été semées et fertilisées. Le danger se joue plus tard, aux semis d’automne. « Si les prix des engrais restent durablement élevés, certains producteurs réduiront leurs surfaces ou modifieront leurs assolements », anticipe-t-il. Concrètement, des arbitrages en cascade : moins de surfaces, moins d’investissements agronomiques, abandon des cultures les plus gourmandes en azote, au risque d’une baisse de la production mondiale et de tensions sociales accrues.
La fertilisation azotée est la plus exposée, car le gaz naturel représente près de 80 % de son coût de fabrication, et le marché de l’urée est hyper-concentré autour d’une poignée d’exportateurs : Russie (sous sanctions), Qatar et Iran (tributaires d’Ormuz), Chine (qui restreint ses flux) et Égypte. Et c’est là que se noue un effet domino inattendu pour l’Europe. « Un quart de notre urée vient d’Égypte. Or les usines égyptiennes tournent au gaz importé du Moyen-Orient et d’Israël. Dès qu’un missile menace un pipeline, la production s’arrête et les prix flambent », illustre Arthur Portier, qui en tire une équation limpide : « la souveraineté alimentaire est intimement liée à la souveraineté énergétique. »
Réduire la crise à une question d’engrais serait pourtant une erreur. « Tout est lié », résume Charles Vaury, expert des sols chez Syngenta. L’agriculture moderne est une industrie profondément fossile : le pétrole et le gaz irriguent toute la chaîne de valeur, du transport maritime aux produits phytosanitaires, en passant par les films plastiques, les emballages, le machinisme, l’irrigation, le chauffage des serres et la transformation.
« L’inflation des matières premières minérales entraîne mécaniquement une inflation de toute une chaîne de produits et de services destinés à l’agriculture », souligne Nicolas Mousset. Et de prévenir : « cela nous place dans une dépendance stratégique vis-à-vis d’un nombre limité de pays, dont nous subissons les prix internationaux sans les maîtriser. » Charles Vaury complète: « aujourd’hui, c’est avec ces matières premières minérales qu’est fabriquée ou transportée une immense quantité de produits agricoles ».
« L’inflation des matières premières minérales entraîne mécaniquement une inflation de toute une chaîne de produits et de services destinés à l’agriculture » Nicolas Mousset
L’exemple des produits de protection des cultures est éclairant. « Les intermédiaires chimiques contenus dans un bidon d’herbicide sont les cousins de ceux que l’on trouve dans un sac d’engrais : mêmes dérivés du pétrole et du gaz, mêmes goulets d’étranglement », décrypte Matt Crisp, entrepreneur de l’agtech, cofondateur de Quercus Biosolutions (bioherbicides conçus par l’intelligence artificielle) et ancien PDG de Benson Hill (amélioration génétique des cultures, cotée sur la bourse de New York, NYSE). Même lorsqu’ils ne passent pas par Ormuz, ces produits restent exposés aux mêmes tensions.
Cette vulnérabilité est d’autant plus stratégique pour l’Europe qu’elle s’accompagne d’une désindustrialisation chimique. « Une grande partie des produits phytosanitaires de synthèse sont aujourd’hui fabriqués en Asie, observe Charles Vaury. Nous n’avons quasiment plus d’industrie chimique européenne capable de fournir l’agriculture européenne ».
« Nous n'avons quasiment plus d'industrie chimique européenne capable de fournir l'agriculture européenne. » Charles Vaury
Ormuz ne s’analyse pas isolément, il s’inscrit dans une succession de chocs qui ont progressivement sapé les fondements économiques de l’agriculture mondialisée, Il n’est qu’un révélateur. A chaque crise, les mêmes fragilités ressurgissent : dépendance énergétique, concentration géographique des ressources, vulnérabilité logistique, recul de certaines capacités industrielles, faible autonomie stratégique. Même une réouverture durable du détroit ne supprimerait donc pas le problème de fond : un modèle agricole qui reste tributaire de la fluidité des frontières, de ressources fossiles abondantes et de fournisseurs concentrés dans quelques régions du monde.
C’est bien là le tournant : la prochaine décennie ne se jouera pas sur un choc, mais sur leur répétition.
Face à cette transition forcée, la nature même de l’innovation agricole est en train de pivoter. Longtemps focalisée sur la course aux rendements et à la compétitivité par les volumes, elle place désormais un impératif nouveau au centre : la résilience agronomique et territoriale. « L’enjeu, c’est de développer sur nos territoires les technologies qui permettront de réduire notre dépendance aux intrants importés, plaide Nicolas Mousset ».
Cette mutation se déploie à travers plusieurs ruptures.
Produire l’azote autrement. Pour s’affranchir du procédé Haber-Bosch, très dépendant du gaz naturel, la recherche se tourne vers les engrais issus d’hydrogène bas carbone et de l’électrolyse de l’eau, mais aussi vers des solutions de fixation biologique. « Au-dessus de chaque hectare se trouve une immense réserve d’azote atmosphérique ; l’enjeu est d’apprendre à mieux la mobiliser », résume Nicolas Mousset.
Libérer le potentiel des sols. La souveraineté se joue aussi sous les pieds des agriculteurs : l'efficience agronomique et la microbiologie des sols. « Plus de 90 % du phosphore présent dans les sols est aujourd'hui bloqué et inaccessible aux plantes », rappelle Charles Vaury. Stimuler la vie microbienne pour libérer une partie de ces réserves peut contribuer à réduire le recours aux phosphates minéraux importés. « Un sol vivant, c'est aussi une vraie résilience face aux chocs climatiques », souligne l'expert de Snygenta. Une étude de Soil Capital publiée en juin le confirme : sur plus de 1 200 fermes françaises, les parcelles les plus régénératives n'ont perdu que 8 % de rendement en cas de sécheresse, contre 22 % pour les moins avancées.
Ériger l’agroécologie en bouclier économique. Longtemps cantonnée à un rôle environnemental, l’agroécologie s’impose aussi comme une stratégie de sécurité économique. Diversifier les assolements, mieux mobiliser les ressources du sol, réduire la dépendance aux intrants ou en améliorer l’efficience : ces pratiques deviennent des outils de gestion du risque face à la volatilité des marchés et des approvisionnements. Réduire la dépendance ne signifie pas nécessairement supprimer les intrants, mais chercher à tirer davantage de chaque unité utilisée. « Je ne mets pas de l’engrais pour me faire plaisir. Si je pouvais m’en passer, je m’en passerais », résume Arthur Portier.
Moderniser plutôt que remplacer. Face à l’explosion du coût du machinisme, le rétrofit – moderniser les tracteurs existants plutôt qu’acheter du matériel neuf à puissance équivalente – peut coûter jusqu’à dix fois moins cher.
Décarboner la mécanique. La dépendance fossile ne s’arrête pas aux engrais ; le machinisme constitue un autre front. Électrification quand elle est techniquement adaptée, modernisation des équipements existants, carburants alternatifs ou nouvelles motorisations participent de la même recherche d’une moindre exposition au pétrole. « Il faudrait, appelle de ses voeux Nicolas Mousset, un vrai plan d’investissement dans l’électrification des moyens mécaniques, tracteurs inclus, quelle qu'en soit la source : nucléaire, hydroélectrique, solaire ou éolienne.»
Faire émerger des alternatives viables. Gagner en autonomie suppose aussi de « développer sur nos territoires des moyens technologiques permettant de trouver des solutions alternatives, réglementairement acceptables et surtout économiquement rentables », plaide Nicolas Mousset. Mais leur efficacité technique ne suffit pas : encore faut-il pouvoir les déployer à une échelle économiquement soutenable. « Cela nécessite que nos tailles d’exploitation soient en moyenne bien plus grandes pour amortir ces investissements ou ces achats de technologies », avance-t-il.
Desserrer l’étau ne relève d’ailleurs pas de la seule innovation technologique. Diversifier les fournisseurs, reconstruire certaines capacités industrielles sur les territoires européens ou se doter de réserves stratégiques de ressources critiques font également partie de l’équation. Pour le fondateur d'Alpha Agriculture Technologies, « il y aurait tout intérêt à constituer des stocks stratégiques des ressources critiques, pour ne plus subir la prochaine crise de plein fouet ». La souveraineté suppose autant de réduire les besoins que de sécuriser ce qui restera nécessaire.
Le choc d’Ormuz, qu’il se résorbe ou non dans les prochaines semaines, restera un signal d’alarme, ni le premier, ni le dernier. Les crises géopolitiques et énergétiques ne sont plus des accidents de parcours : elles sont devenues le climat dans lequel l’agriculture doit produire.
« il y aurait tout intérêt à constituer des stocks stratégiques des ressources critiques, pour ne plus subir la prochaine crise de plein fouet » Nicolas Mousset
Dans un monde où l’énergie, les minerais et les voies maritimes s’affirment comme des instruments de puissance, l’indépendance de nos systèmes alimentaires change de statut. L’innovation de la prochaine décennie ne cherchera plus seulement à produire davantage : elle sera le garant de notre souveraineté économique, énergétique et vitale, pour que l’agriculture ne soit pas condamnée à subir. Réduire les intrants importés, mieux mobiliser les ressources disponibles, diversifier les approvisionnements et reconstruire certaines capacités industrielles ne relèvent plus seulement de la compétitivité ou de l’environnement. Ce sont désormais des enjeux de souveraineté.
« Les solutions de long terme viendront aussi du secteur privé, parce que les entreprises sont directement impliquées dans la pérennité de leur modèle économique. Encore faut-il que le cadre réglementaire et économique permette à l’innovation de se déployer », conclut Nicolas Mousset.
La prochaine crise dira moins si ce diagnostic était juste que jusqu’où l’agriculture aura réussi, entre-temps, à réduire son exposition.