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D’ici quelques mois, l’Europe sera dotée d’un nouvel outil en matière de lutte contre les émissions carbone. Le CRCF ou Cadre de certification des absorptions de carbone, est en cours de finalisation. Pour ses créateurs, il doit permettre une meilleure rémunération des agriculteurs grâce à un encadrement rigoureux du système de crédits carbone. Pour ses détracteurs, il récompense les résultats plutôt que les bonnes pratiques. Tour d’horizon des principaux arguments avancés de part et d’autre.
Une « boussole européenne » pour les projets de stockage du carbone
Stocker du CO₂ dans les sols agricoles pour les valoriser sur les marchés carbone, le principe est bien connu de Vanessa Pezet, directrice du programme français Gaïago carbone, qui développe ce type de projet. En trois ans, le programme Gaïago carbone a permis de rémunérer 136 agriculteurs, qui, en prenant soin de leurs sols ont pu économiser 304 euros par hectare, soit une centaine d'euros par an. Elle voit le CRCF comme une future « boussole européenne » qui permettra d’harmoniser toutes les offres présentes sur le marché. « On est beaucoup, c'est très confus », fait-elle remarquer.
Gaïago carbone a choisi de respecter les normes Gold standard, réputées exigeantes, mais selon elle, certains concurrents ne montrent pas la même rigueur. Verra, Gold standard, Label bas carbone, certification ISO… font partie des bons élèves.
Mais ces multiples noms et acronymes « qu’on ne comprend pas forcément » créent de la confusion et « font que les acheteurs, aujourd'hui, sont devenus plutôt frileux ». Le cadre du CRCF « va venir les rassurer, pense-t-elle. Le Buyers’ club (club d’acheteurs prévu pour coordonner les investissements dans le cadre du CRCF) va permettre de structurer la demande, ça va donner une impulsion pour valoriser les acteurs de haute intégrité, ça va donner confiance aux investisseurs et tout ça va venir monter le prix du crédit carbone vers le haut et donc mieux rémunérer l'agriculteur ».
Un stockage de CO₂ temporaire
Un vœu pieux selon Carbon market watch, ONG spécialisée dans la surveillance des politiques climatiques et des marchés carbone. Marlène Ramón Hernández, chargée de mission politiques publiques pour l’ONG, souligne les incertitudes qui entourent le CRCF : « ils ont introduit beaucoup de flexibilité, on ne sait pas à quel point les informations qui vont sortir des projets vont être bonnes, si elles sont basées sur une méthodologie qui n'est pas bonne. »
Selon elle, la méthodologie de certification envisagées par le CRCF inclut des « dérogations à certaines normes importantes. Toute la partie de la biodiversité n'est pas vraiment prise en compte » pour la mesure du CO₂, dans un objectif de simplification. Elle épingle également le système de rachat qu’elle juge illogique : « les crédits (carbone) vont sûrement être achetés par des entreprises pour compenser leurs émissions » alors que « le stockage du CO₂ est temporaire, on parle de la nature. S’il y a un désastre à cause du changement climatique, il est fort probable que le CO₂ stocké sorte dans l’atmosphère, mais l’entreprise va continuer à utiliser ce crédit qui n’existe plus pour compenser ».
Ce sujet de « permanence » du stockage de CO₂ est un « des plus gros sujets » que GaÏago carbone a eu à traiter avec Gold Standard. Il y a la probabilité d’incendie, de sécheresse, mais aussi parfois des fermes « rachetées par un grand groupe agroalimentaire », précise Vanessa Pezet. Pour tenter de pallier à ces imprévus, Gold standard a fait le choix de ne rémunérer que 80% des tonnes de CO₂ économisées. « On va avoir 20 % des tonnes réellement générées qui vont servir d'assurance pour Gold Standard, pour être sûr que pendant le projet et 20 années après le projet, les tonnes qu'il a certifiées, vont être réellement durables dans le temps ». Pour elle, il est essentiel que le CRCF soit doté de ce type d’ « assurance ».
Une mesure à T0 qui fait débat
Un garde-fou, qui, associé à un système de calcul basé sur des mesures de l’état initial du sol, sans modélisation, devrait assurer une certaine rigueur au mécanisme. La mesure à « T0, état initial de l’agriculteur sera dans le texte, c’est fixé, détaille Vanessa Pezet. Ce qui est en cours de négociation, c'est savoir si le CRCF va imposer de revenir sur la parcelle au bout de trois ou cinq ans. »
Un point sur lequel Marlène Ramón Hernández est critique. Carbon market watch estime que partir de T0 n’est pas suffisant. « Il faudrait prendre un échantillon et l’envoyer au labo, qui pourrait dire, par exemple, qu’il y a déjà cinq tonnes de CO₂ qui ont été stockées. Et si après cinq ans, c'est dix tonnes, alors l’agriculteur reçoit cinq crédits », développe-t-elle. Elle critique également l’intention d’inclure des projets d’agriculteurs initiés en 2023, qui va à l’encontre de la règle de l’additionnalité censée prouver qu'un projet génère des réductions d'émissions qui ne se seraient pas produites sans l'intervention ou le financement externe. « La règle est qu'il faut que l'argent qu'on va percevoir grâce à ces crédits soit la raison pour laquelle on a entamé ce projet. (….) Il faut une causalité directe. Si on permet que des projets de 2023 puissent recevoir des crédits, on perd cette additionnalité ».
Elle insiste sur le fait que certains projets ont déjà été initiés et financés par la PAC (politique agricole commune). « C’est là qu’il y a beaucoup d’argent, explique-t-elle. Il faut l'utiliser parce qu’il y a vraiment cette capacité de donner tout cet argent à des actions positives pour l'environnement ». Des « bonnes pratiques » qu’elle juge essentielles et qu’elle oppose directement au CRCF, qui, selon elle, détourne l’attention en mettant davantage l’accent sur les résultats.
Qu’est-ce que le CRCF, Cadre de certification des absorptions de carbone ?
Un nouveau mécanisme européen destiné à certifier, de façon fiable, les quantités de CO₂ réellement retirées de l’atmosphère, notamment grâce à l’agriculture, mais aussi à la gestion forestière. Une fois en place, le CRCF validera les absorptions permanentes de carbone et les réductions d’émissions dans les sols générées par l’agrostockage de carbone, les technologies industrielles qui capturent le CO₂ et le stockage durable de carbone dans les produits (bois de construction, matériaux biosourcés…). Les agriculteurs volontaires pourront, s’ils sont capables de démontrer une absorption réelle, additionnelle (en plus que ce qui serait absorbé sans le projet) et vérifiée, générer des crédits carbones certifiés échangeables sur les marchés carbone. Le texte de base du CRCF a été adopté en 2025. Les méthodologies de certification par filière sont en cours d’élaboration. Celles concernant l’agriculture doivent être discutées au cours de l’été 2026 et les premiers projets devraient être déposés en fin d’année 2026.