La baisse incessante du poids relatif de l’agriculture
On constate un nombre croissant d’études sur l’agriculture selon des approches diversifiées dont la compatibilité n’est pas toujours envisagée. On observe aussi le nombre croissant les expériences de terrain que peuvent avoir les nombreux acteurs du monde agricole, dans de nombreux pays, et dans des contextes pédoclimatiques, sociotechniques et territoriaux bien différents. Leur confrontation mène à la conclusion générale qu’on ne peut guère parler des défis, enjeux et moyens de « l’agriculture mondiale » et qu’il faut aujourd’hui accepter la pluralité des agricultures et ce à différents niveaux, sur des registres différents, et selon des angles théoriques et pratiques différents. Car l’approche du monde agricole est imprégnée d’idéologies, dans le sens de Canguilhem, c’est-à-dire de conceptions qui mettent la recherche du vrai sous la dépendance de jugements de valeur. La compréhension des réelles contraintes agricoles (physiques, biologiques, écologiques, humaines, sociotechniques, territoriales, géopolitiques, etc.), devient la première étape pour sortir des discours sur une agriculture imaginaire, déconnectée des réalités concrètes de fonctionnement de la production agricole. L’agriculture est d’abord une production de produits alimentaires, ou plus largement énergétiques ou matériels et une amélioration réelle doit être telle que le retour sur investissement énergétique soit toujours plus élevé, sans compromettre aucun des supports de l’agriculture que sont le sol, le climat, le vivant productif, et toute la biosphère associée, mais aussi les humains impliqués directement dans ce travail productif. Le coût énergétique démesurée de l’IA suggère d’être très prudent à son égard, au moins en ce qui concerne l’ensemble des agricultures.
« La compréhension des réelles contraintes agricoles devient la première étape pour sortir des discours sur une agriculture imaginaire,
déconnectée des réalités concrètes de fonctionnement de la production agricole. »
De fait, il existe clairement un premier défi majeur, le plus important, facteur limitant de tout autre objectif, qui est de nourrir 10 milliards d’hommes[1] dans un délai d’environ 30 ans, soit vers 2050. Les projections démographiques sont claires. Pourtant, il faut limiter au maximum l’emprise agricole sur les surfaces terrestres, autant en termes de surface, de production de gaz à effet de serre, que de maintien de la biodiversité, d’usage de phytosanitaires, d’intrants énergétiques, etc., de manière durable, c’est-à-dire sans compromettre les capacités de production des décennies, voire des siècles, à venir, aucun pays ne pouvant prétendre à une agriculture capable de « Nourrir le Monde ».
La FAO va dans le même sens. Même des pays au potentiel bien supérieur à celui de la France, ne peuvent pas avoir cet objectif. Comprenons que même si un ou des pays avaient la capacité par leurs surplus alimentaires de jouer un rôle important dans l’alimentation du monde, au point de brandir « l’arme alimentaire », ce serait désormais une illusion car l’économie mondiale est trop intégrée et le principal problème se situe au niveau des « moyens de payer ». Nous pouvons citer facilement quelques pays dont le potentiel agricole dépasse très largement leurs besoins intérieurs. Par exemple Brésil, Etats-Unis d’Amérique du Nord, Russie, Ukraine, mais aussi l’Océanie et presque toute l’Amérique hispanophone. D’autres pays importants sont structurellement importateurs nets, tels le Japon, les Émirats Arabes Unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Royaume-Uni, ce qui conduit structurellement à un commerce important de produits agricoles bruts, mais aussi de produits alimentaires finis. Or l’histoire du monde, depuis le début de l’agriculture, montre qu’en cas de manque de production alimentaire, c’est le monde agricole lui-même qui souffre le plus, et ce d’autant qu’il est plus pauvre.
C’est bien grâce à l’agriculture, la pire erreur de l’humanité selon Jared Diamond (1987), que se sont épanouies les civilisations, portées par les non-agriculteurs, minoritaires, aux dépens des agriculteurs, majoritaires. La question aujourd’hui devient de savoir comment nourrir 10 milliards d’hommes qui seront de plus en plus majoritairement des citadins, par une minorité toujours plus petite d’agriculteurs dont il faudra maintenir un niveau et une qualité de vie élevée, sinon le socle même des civilisations humaines actuelles sera menacé.
Aucun pays ne peut satisfaire la totalité des besoins ou demandes des consommateurs, pour des raisons pédo-climatiques. Le café, le thé, le cacao, la vanille naturelle, le poivre, pour donner cinq exemples archétypiques bien connus, tout en ayant acquis le statut de produits universellement consommés, ne peuvent être produits que par un nombre de pays limités. De nombreux produits plus basiques, végétaux comme animaux, connaissent peu à peu le même sort. De fait, on voit que le coût relativement peu élevé du fret, pour le moment, peut amener à des échanges importants et croissants de produits pour des raisons de compétitivité. Parallèlement, pendant que le nombre de personnes nourries par agriculteur croit sans cesse, l’agriculture pèse de moins en moins à la fois dans la valeur globale des produits échangés et dans la valeur globale des productions. Il y a là un paradoxe peu étudié en termes anthropologiques : sans enrichissement relatif des agriculteurs, cette situation peut-elle être durable ? Tout se passe comme si l’agriculture, et donc les agriculteurs, comptait de moins en moins, quel que soit l’angle d’analyse. On connait bien les raisonnements économiques et financiers qui « expliquent » cette situation et cette évolution, mais cette dernière peut-elle raisonnablement durer ?
La dépendance aux énergies fossilisées
Joseph Klatzmann, en 1975, avait déjà reconnu qu’une population planétaire de 10 milliards d’hommes devrait être atteinte durant le XXIème siècle, et qu’il fallait analyser s’il était possible de nourrir une telle population. En 1700, la population mondiale était légèrement inférieure à 700 millions, toute proche du milliard en 1800 ; en 1900, elle atteignait 1,6 milliards ; en 1975 environ 3,6 milliards, et en 2024, 8,2 milliards. Selon les projections moyennes, elle devrait frôler les 10 milliards vers 2050 pour baisser inexorablement.
Cette accélération – qui ralentit lentement depuis 50 ans – a pu avoir lieu car les agriculteurs du monde furent capables d’assumer la croissance de la production nécessaire, puisque le nombre de personnes sous-alimentées, estimées à plus de 950 millions de personnes dans les années 1950 (pour une population de 2,5 milliards, soit 38%) a baissé parallèlement à moins de 733 millions de personnes aujourd’hui (pour une population de 8,1milliards, soit un peu plus de 9%) et l’année 2025 semble devoir être l’année record de production agricole planétaire. Cette baisse de 38% à environ 9% est-elle également répartie entre monde agricole et monde urbain ? De telles analyse n’ont pas été faites. L’étude SOFI 2024 de la FAO compare monde urbain (55,6% au niveau mondial) et monde rural (44,4%), sachant que cette séparation n’a pas le même sens selon le développement des pays du monde. Quoiqu’il advienne, les agriculteurs sont globalement minoritaires, même en monde rural, mais d’autant moins que les pays sont plus pauvres. Nous ne pouvons, dans cet article, analyser finement, la relation entre « faim », développement et population agricole. Il reste que ce sont dans les pays les moins urbanisés que la faim reste importante, et qu’elle touche plus les zones rurales que les zones urbaines. Néanmoins il apparaît une sorte de résidu de « faim » en monde citadin, même développé, qui a un autre sens. Le monde global d’abondance actuel se construit avec une population toujours décroissante d’agriculteurs qui produit pour nourrir une population citadine toujours plus nombreuses.
« Le monde global d’abondance actuel se construit avec une population toujours décroissante d’agriculteurs
qui produit pour nourrir une population citadine toujours plus nombreuses. »
Joseph Klatzman avait aussi identifié comment l’agriculture pouvait atteindre un tel niveau de production : grâce aux engrais azotés (et engrais dits de fond), aux produits phytosanitaires, à la sélection génétique et à la mécanisation. Il pointait déjà la dépendance nécessaire aux énergies fossilisées, et les risques environnementaux. Harchaoui et Chatzimpiros (2018), sur la base de la situation française de 1882 à 2016, ont montré la transformation radicale qui a permis à la production agricole française de multiplier par plus de trois sa production, avec un ROEI (retour sur investissement énergétique) multiplié par 2,33, mais avec comme conséquence une dépendance radicale aux énergies fossilisées. De fait, le niveau de production agricole mondial est désormais dépendant, pour au moins 50% du volume de sa production, des intrants issus des énergies fossilisées (surtout pétrole et gaz). La nécessaire croissance mondiale de la production agricole en 2050 sera encore plus dépendante des énergies fossiles, sauf changement radical de paradigme de production et de consommation finale. La production d’environ 113 millions de tonnes d’azote réduit grâce au procédé Haber-Bosch, en 2023, demande environ 170-180 millions de tonnes d’équivalent pétrole. Le coût énergétique des autres facteurs de production (autres engrais, phytosanitaires, machines,) conduit au besoin d’environ 300 millions de tonnes équivalent pétrole pour permettre la production agricole mondiale actuelle, soit de l’ordre de 2% de la consommation d’énergie totale planétaire.
Cependant, le procédé Haber-Bosch utilise nécessairement des énergies fossiles, sauf rupture technologique, de même que les phytosanitaires, l’extraction et la transformation des autres engrais, et bien sûr la majorité des engins agricoles. En gros, les besoins agricoles en énergies fossilisées représentent de l’ordre de 3% du total planétaire, et basculer d’une énergie fossilisée à une énergie décarbonée demande trop d’innovation technique pour être crédible à moyen terme. C’est relativement peu élevé, mais c’est absolument indispensable, car il s’agit majoritairement de l’alimentation humaine. En leur absence, la production primaire agricole baisserait d’au moins 50% environ. En cas seulement de baisse tendancielle, c’est-à-dire de prix croissants, que se passerait-il ?
La baisse actuelle du prix des énergies fossilisées, résultat de choix politiques propres aux événements récents, ne sera certainement pas durable, les lois de la physique étant implacables. Anticiper une baisse de la dépendance agricole aux intrants issus d’énergie fossilisées fait donc partie intégrée des défis des agricultures mondiales, sachant que les prix des céréales et du sucre sont désormais liés directement au prix du pétrole à cause de leur substitution possible (biocarburants).
L’impact de la production agricole sur l’environnement
La capacité à répondre à la demande alimentaire mondiale qu’il faut saluer et reconnaître, car elle a résulté d’une multitude d’actions dans presque tous les pays de la planète, a néanmoins eu une conséquence, certes prévisible (cf à nouveau Klatzmann), mais très difficile à éviter, celle d’une pression formidablement accrue sur les espaces terrestres, mais aussi maritimes (la pêche a elle aussi connu une croissance forte, quoique sur une butée, compensée par la pisciculture). Cette pression a accentué le recul, déjà ancien depuis le début de l’holocène, de la biodiversité, et également une baisse de la qualité des sols, ce qui est une menace pour les productions futures.
Malgré la croissance des rendements, incessante de 1946 à 1990 pratiquement partout dans le monde, mais stabilisés depuis, la déforestation et l’accroissement de la pression agricole se sont poursuivis, et ce d’autant qu’une migration du monde rural vers les villes s’est poursuivie, dans tous les pays, à des vitesses, certes variables selon les pays, mais globalement en accélération sur cette période. Les principales villes sont presque toutes situées, pour des raisons historiques évidentes, au cœur de régions initialement très propices à l’agriculture. Leur expansion conduit à des pertes considérables de bonnes terres agricoles.
De plus le développement agricole, dans les pays dont l’enrichissement modifie les habitudes de consommation, est orienté de fait : plus de produits animaux, plus de produits transformés. Le premier aspect augmente la surface nécessaire et les émissions de gaz à effet de serre, le deuxième aspect déplace les activités industrielles et conduit à accroître à la fois les besoins en ressource et en énergie et les besoins en recyclage (coûteux en énergie). Cette problématique de nécessaire accroissement des volumes produits (au niveau planétaire) conduit à des débats difficiles sur la place du milieu « sauvage », en cours de disparition. Ce débat exposé sous la terminologie anglosaxonne « land sharing versus land sparing » est loin d’être clos. Car les recommandations de la FAO sont de toute façon de globalement augmenter la production de 50% d’ici 2050, sachant que l’expansion des espaces cultivés semble désormais très limitée.
Bien sûr, l’agriculture est loin d’être seule responsable de la baisse de la biodiversité, des émissions de gaz à effet de serre, des pollutions des milieux, des incendies de forêts, de l’artificialisation des terres. Il reste que désormais les populations citadines dépassent de plus en plus les populations rurales, l’écart se creuse chaque jour entre monde agricole et monde urbain, et la perte de contacts des citadins avec l’agriculture provoque des demandes des citadins décalées par rapport aux problèmes que les agriculteurs doivent résoudre. Les tensions entre mondes agricoles et mondes citadins ne peuvent que croître.
« L’écart se creuse chaque jour entre monde agricole et monde urbain, et la perte de contacts des citadins avec l’agriculture provoque des demandes
des citadins décalées par rapport aux problèmes que les agriculteurs doivent résoudre. »
L’équation de Kaya, initialement écrite pour les émissions de CO2, est aussi adaptée pour l’empreinte écologique, la pollution, et les principales limites planétaires désormais bien connues. Le facteur multiplicatif entre PIB/ha et population, ramené à la surface correspondante, montre les limites « physiques » de tout système productif. Il est probable que l’un des défis correspondant sera de faire comprendre aux citadins que leur mode de consommation alimentaire doit changer dans le but de demander moins de surface agricole. Comme Jean-Marc Jancovici l’a déjà noté maintes fois, agir sur la production est sans effet, car celle-ci est construite et programmée pour répondre à une demande, prévue, imaginée ou stimulée, certes, mais qui se montre réelle. Une baisse de la consommation entraine automatiquement les acteurs en amont à réagir.
Comprendre la diversité de base des agricultures
Il convient ainsi de reconnaître que, à l’échelle planétaire, la diversité des agricultures est basée sur au moins quatre macrocritères :
· L’environnement pédoclimatique de chaque pays ou grande région approximativement homogène ;
· Leur culture, dans son sens large, incluant l’agricole et l’alimentaire, voire la gastronomie et la culture culinaire, ainsi que les modalités de consommation et la capacité à résister à une offre pléthorique ;
· Le potentiel agricole de chaque pays ou région par rapport à sa population : importateur net, exportateur net, équilibre ? Quelle tendance dans les 25 ans à venir ?
· Leur niveau de développement technique, quelle évolution ?
Quelle que soit la technicité agricole mise en œuvre, chaque pays ou région devra prendre en compte ces quatre paramètres, lesquels définissent autant des niveaux d’impossibilité potentielle, que l’ouverture de possibles.
Les cinq pôles qualitatifs du développement de la technicité agricole
En tenant compte de la diversité décrite ci-dessus, une autre diversité va apparaître sur la base de la compréhension des 5 pôles qualitatifs du développement agricole, tous toujours présents dans toutes les agricultures actuelles, mais pas intensivement semblables selon les régions. C’est la politique, ici, qui oriente ces cinq pôles, le plus souvent sans en avoir conscience…Ces cinq pôles qualitatifs concernant la technicité agricole, sont étroitement imbriqués. Il semble erroné de croire qu’il en existe un plus important que les autres. Autrement dit, miser essentiellement sur un des pôles, comme conséquence du cloisonnement actuels des sciences, ou d’une idéologie spécifique, mènera à l’échec. La question devient : comment faire pour maintenir le niveau de chaque pôle selon les besoins réels ou supposés ?
1) Le pôle de développement d’une nouvelle agroscience/agriscience (souvent qualifiée d’ « Agroécologie ») qui prenne en compte la question de l’intégration de l’agriculture dans le milieu terrestre. Notons la tension inhérente à cette approche ; l’écologie est la science des relations d’un milieu complexe comprenant une grande multiplicité de populations spéciées, tandis que l’agriculture est un système de production basé sur le vivant, ou une partie du vivant, mais il est difficile, sinon impossible, d’établir une frontière entre le vivant « utile » et le vivant « inutile ». On ne sait pas (encore ?) combiner conceptuellement le fait de produire et le fait de décrire un système complexe. Parler des services écosystémiques relève du blabla tant qu’on n’entre pas dans le détail. Qui les met en œuvre ?Comment sont-ils mesurés ? Comment sont-ils financés/payés ? Si les modalités de mesure ou d’évaluation et les modalités de financement sont trop complexes et bureaucratiquement dirigées, elles seront inefficaces.
On peut ici faire référence au slogan de la FAO : producing more with less. Ce mot d’ordre est, de fait, très complexe. D’ailleurs la FAO le décline, et « plus » ne signifie pas qu’il n’y a pas de limite. Il implique de prendre en compte les quatre critères précédents ci-dessus. Car « Less » signifie autant moins de surfaces, moins d’intrants, moins d’impacts négatifs sur le milieu terrestre que moins de travail pénible, etc. Il ne s’agit pas d’une optimisation industrielle, mais d’une activité en alliance avec le vivant qui prenne en compte la rareté de fait des ressources. Cela conduit à de multiples agricultures. Car qui paye les agriculteurs pour s’engager dans cette voie, selon quels critères ? Et pourquoi seraient-ils prêts à s’engager dans une direction si floue, sans garantie de revenus ?
Comment la recherche peut-elle s’inscrire dans cette problématique sans être ni prescriptive, ni normative ? Comment peut-elle être aidante, accompagnatrice, sans disposer d’indicateurs ? Quels indicateurs construire ? On voit désormais la recherche agronomique questionner son propre positionnement épistémologique et entreprendre des travaux avec les agriculteurs. Le tryptique recherche académique, recherche appliquée, développement, peut-il être opérant sans recherche directement in situ ? Quel rôle tiennent le chercheur en agronomie, l’ingénieur agronome, l’agriculteur ?
Le pôle de cette agro (agri)science ne peut pas être défini sans la participation active des agriculteurs. Quoiqu’il advienne, c’est eux qui feront « le job » et ils se retrouvent face à l’incertitude des conditions de leur production, qu’elle concerne l’environnement pédo-climatique, mais aussi les conditions sociotechniques et économiques de leur production. Autant les mettre dans le coup dès l’origine, ce qui ne semble pour le moins pas très visible. La réflexion sur les ressorts de l’action dans ce contexte est indispensable.
2) Nous sommes ainsi conduits à définir le deuxième pôle que j’appelle le « green care », ou en français « prendre soin du vivant avec lequel et par lequel l’agriculture produit ». ici nous faisons référence directement à l’ouvrage collectif récent « Prendre soin des milieux – manuel de conception technologique, dir M. Triclot, 2024 ». L’agriculture produit des biens, tous issus du vivant. L’agriculteur doit prendre soin du milieu de son exploitation agricole, mais aussi du milieu dans lequel s’insère son exploitation, sachant que l’échelle de ce milieu est encore difficilement évaluable (d’étape en étape, il peut conduire à l’échelle planétaire). Il doit prendre soin de son sol, des plantes qu’il cultive et des animaux qu’il élève, de ses outils de travail, de ses clients. Le « green care », c’est le soin que prend tout agriculteur qui a compris qu’il produit du vivant, par le vivant, avec le vivant. Il lui faut y être très attentif et en même temps actif. Mais comment est-il aidé, financé, dans cette direction ?
« Le « green care », c’est le soin que prend tout agriculteur qui a compris qu’il produit du vivant, par le vivant, avec le vivant. »
3) Cela conduit naturellement à définir le « breeding », terme anglosaxon (mal) traduisible en français par « amélioration » des plantes et des animaux, lesquels sont à la fois co-producteurs et produits. Cette amélioration doit prendre en compte le milieu dans lequel s’insèrent plantes cultivées et animaux élevés. On peut définir une amélioration qui devient une impasse, par « hypertélie », ce qui signifie, en biologie « développement exagéré d'un caractère morphologique, d'une structure anatomique, pouvant aller jusqu'à constituer une impasse évolutive ». En effet, cette amélioration doit prendre en compte le milieu : « plus » ne signifie pas nécessairement « au maximum » ni « à l’optimum ». On connait l’exemple de la race de vache Bleu Blanc Belge, désormais incapable de se reproduire sans l’Humain. Est-ce ce qui est souhaité ? Pour les plantes, cela peut apparaître différent. En effet, la non-déhiscence a été sélectionnée dès l’origine pour des raisons basiques : il est plus facile de récolter sur la plante que par terre… Donc une plante domestiquée perd vite son autonomie de reproduction. Que signifie d’en prendre soin, sinon de comprendre ses besoins, compte-tenu de la pression de sélection composé par l’Humain ? Comment aller plus loin dans la pratique ? Présenter les nouvelles biotechs qui émergent depuis 40 ans, selon ce questionnement, devrait permettre de sortir des débats idéologiques relativement stériles.
Mais il convient de réfléchir à des politiques qui prennent en compte les deux pôles précédents. Comment sortir de la boucle rétroactive qui génère plus d’espèces « technologiquement orphelines » que d’espèces technologiquement favorisées ? (Cf Megatrends in agriculture, 2018, V. Pétiard et M. Dubois). Le mythe du « plant breeding », c’est de croire pouvoir définir une excellente variété, en soi ; aux agro(agri)sciences de faire exprimer son potentiel remarquable ! Comme si ce potentiel pouvait être défini en dehors de conditions de production qui sont désormais en transformation. Le « Plant breeding » dépend donc autant des deux précédents pôles que ces derniers dépendent de lui.
4) On comprend alors la nécessité d’un pôle que je nomme « agriculture de précision » en me référant à une expression déjà bien employée, tout en élargissant son sens. La précision relève de la mesure : la quantité d’eau qu’il faut là où et quand il faut ; l’action nécessaire contre les maladies, les parasites, les ravageurs, avec les moyens les plus précis, les moins coûteux, juste quand il le faut ; mettre les engrais nécessaires juste quand il faut comme il faut. Mais ce n’est pas tout, la précision doit aussi concerner les critères d’évaluation des résultats. Les indicateurs, les méthodes d’évaluation doivent répondre aux critères de précision. Cette précision n’est pas un absolu et dépend de l’agriculture pratiquée qui elle-même doit y répondre : précisément quelle agriculture en tel lieu, quel outil d’évaluation ? Comment l’évaluation peut-elle être précise ? Comment mesurer l’impact environnemental ? Comment croiser précisément toutes les données ? Comment définir précisément les objectifs ? Comment mesurer les coûts afférant à la mise en place d’évaluation multicritères ? Comment décrire précisément, selon des critères adaptés, l’activité agricole dans sa réalité contextuelle ? Quels référents suffisamment précis ? Comment intégrer globalement selon des objectifs précis, la performance précise évaluable économiquement parlant ? Cela demande des outils nouveaux intégrant (agrégeant) de nombreux critères/indicateurs tant techniques, qu’écologiques, énergétiques ou économiques, qui soient adaptés à chaque modèle agricole, selon des échelles différentes et immédiatement compréhensibles par les agriculteurs. Ce n’est donc pas une mince affaire !
5) Ayant listé ces quatre pôles, il apparait qu’il en manque un que j’avais codifié sous l’acronyme connu NTIC-NBIC, mais que j’élargis à « technicité outillée », toute technicité outillée, de la bèche au robot, du carnet de note au GPS, du descriptif dessiné à l’analyse d’image, etc. C’est un peu comme un dictionnaire simplifié, chaque pôle se réfère, de fait, au quatre autres. Mais chaque pôle demande aussi son propre dictionnaire. On peut noter que ce pôle, comme celui du breeding, doit éviter l’hypertélie, laquelle peut remettre en cause tout l’ensemble du système productif qu’est l’activité agricole. Par exemple, la construction d’outils pour des analyses multicritères est désormais basée sur l’acquisition et le traitement d’un nombre énorme de données. Il convient de préciser les méthodes et les usages, afin d’avoir des systèmes cohérents. Cela concerne autant l’ACV que les indicateurs environnementaux. De fait, des outils sont possibles et sont en cours d’élaboration, mais ils sont consommateurs d’énergie, selon des fonctions mathématiques qui ne sont pas simples et demandent l’accès à énormément de données. À quel niveau le développement de ces outils devient-il hypertélique au point de remettre en cause leur développement ? Pourquoi utiliser des outils d’IA s’ils consomment plus d’énergie qu’ils permettraient, éventuellement d’économiser ? Comment peuvent-ils apporter au « Breeding » un surplus d’information dans les choix d’orientation variétale ?
Ces cinq pôles n’éliminent pas les problématiques énergétiques. L’agriculture, dès l’origine, produit plus d’énergie que n’en consomme l’humain qui s’y investit. Une agriculture nette consommatrice d’énergie est non concevable. Son but ultime est bien de produire en utilisant l’énergie solaire. Peut-être faudra-t-il y ajouter un pôle énergétique, un sixième, car de fait, il irrigue les cinq autres. C’est à concevoir car l’ensemble de la surface agricole a un potentiel de production énergétique considérable en utilisant toutes les techniques à disposition, c’est-à-dire en interface avec les cinq autres pôles. On a cru, il y a plus de 40 ans que photosynthèse et réduction symbiotique de l’azote étaient des facteurs potentiellement limitant au niveau de la plante ; l’expérience a montré qu’il fallait analyser ces deux fonctions dans le contexte productif, et parfois la densité de semis et les conditions de la récolte sont les deux paramètres limitants, avant même la productivité des plantes : une légumineuse n’est pas une céréale.
En l’état des rendements atteints actuellement, fortement optimisés, vouloir des rendements globalement accrus qui intègrent les externalités conduira à une recherche nouvelle, modélisant des facteurs non pris en compte auparavant. Peut être qu’avant de vouloir produire plus, il faut d’abord produire mieux. Par exemple, que signifie produire plus en consommant plus d’eau devenue une ressource rare ?
En conclusion, les enjeux et défis des agricultures contemporaines sont donc considérables et diffèrent selon les politiques de chaque région du monde disposant d’une politique agricole globale. La complexité de la production agricole et des marchés qu’elle dessert implique une agrégation au niveau politique, en adéquation avec cette complexité.
[1] Selon le titre de l’ouvrage de Joseph Klatzmann (1975), lequel se terminait par un point d’interrogation.