Capteurs, imagerie satellitaire, outils d’aide à la décision, modulation des intrants, robotique : l’automatisation progresse depuis plusieurs années dans les exploitations agricoles. Pourtant, son impact reste encore inégal selon les filières et les territoires, et peine à transformer en profondeur l’ensemble du secteur.
Pour Romain Faroux, qui travaille depuis plus de quinze ans sur les technologies agricoles et leur déploiement opérationnel, la question centrale n’est plus technique mais systémique : l’agriculture n’est pas confrontée à un déficit d’innovation mais à un déficit de passage à l’échelle. Autrement dit, les solutions existent, mais elles restent trop peu diffusées pour produire un effet systémique. Sans massification, sans modèles économiques robustes et sans dispositifs d’apprentissage à grande échelle, l’automatisation restera une promesse partiellement réalisée.
Dans cet entretien, il revient sur les différents niveaux d’automatisation, de la décision agronomique à la robotisation, sur les raisons économiques et structurelles qui freinent leur adoption, et sur les conditions nécessaires pour en faire un véritable levier de transformation. Entre diversité des modèles agricoles, rôle des politiques publiques et importance des dispositifs d’apprentissage collectif, il esquisse les contours d’une agriculture appelée à devenir « moins intensive en intrants et davantage intensive en connaissances» (selon Hervé Pillaud, in L'IA des champs).
Comment jugez-vous le niveau actuel d’automatisation dans l’agriculture ?
Il est clairement insuffisant, et il aurait pu être beaucoup plus avancé si une vision structurée avait été portée dans la durée. On retrouve un phénomène assez classique en France : un saupoudrage d’aides, des initiatives nombreuses mais peu alignées, et au final une diffusion lente.
L’automatisation, au fond, c’est la capacité à être plus performant à consommation d’intrants égale ou moindre. Elle permet surtout d’améliorer l’application des ressources, notamment humaines et agronomiques. Mais elle ne réduit pas forcément toutes les dépenses : l’énergie nécessaire pour faire un passage restera la même. En revanche, on peut optimiser les intrants ou l’organisation du travail.
Le problème, c’est que tant les solutions ne sont pas déployées à grande échelle, elles restent trop chères, donc peu adoptées. On reste donc dans un cercle où l’offre ne rencontre pas vraiment la demande.
« Tant les solutions ne sont pas déployées à grande échelle, elles restent trop chères, donc peu adoptées.»
Où en est aujourd’hui l’automatisation concrètement sur le terrain ?
Il faut distinguer plusieurs niveaux. Il y a d’abord l’automatisation des opérations, avec des robots capables de réaliser des tâches à la place d’un humain. Ensuite, l’automatisation de l’application, par exemple un outil tracté capable d’adapter finement son travail grâce à des capteurs et des mesures. Enfin, il y a l’automatisation de la connaissance, avec les outils d’aide à la décision qui pilotent les itinéraires techniques.
Sur l’automatisation des outils d’application, on est autour de 20 % du marché en France, ce qui est encore limité. Et surtout, la progression est lente : il y a dix ans, on était autour de 10 à 15 %. On voit bien que l’accélération reste modérée.
L’automatisation des décisions est-elle plus avancée ?
Oui, clairement. Les outils de pilotage agronomique, notamment sur l’azote via l’imagerie satellite ou les capteurs, sont aujourd’hui assez bien automatisés. On sait mesurer l’état nutritionnel d’une culture et ajuster les apports avec un bon niveau de fiabilité. Même constat pour les modèles de prévisions des risques sanitaires, dont la robustesse et la diffusion sont encourageantes.
Cela repose sur un long travail de rapprochement entre mesures terrain et données d'imagerie (satellitaires, drones, capteurs embarqués). Le calcul est largement automatisé, même si des mesures humaines de référence restent nécessaires. Dans ce domaine, la France est d’ailleurs plutôt en pointe.
Pourquoi la robotisation en plein champ progresse-t-elle plus lentement ?
Parce que les conditions sont beaucoup plus complexes. La France n’est pas un territoire de grandes plaines homogènes. On a du relief, du bocage, des parcelles variées, des contraintes réglementaires fortes. Cela rend la standardisation beaucoup plus difficile que dans des régions où l’on peut travailler sur des kilomètres en ligne droite dans un sol homogène.
Mais surtout, l’enjeu n’est pas seulement de faire avancer une machine toute seule. Le défi est beaucoup plus complexe : que l’outil soit capable d’adapter son comportement aux conditions agronomiques : profondeur de travail, dose d’intrants, réaction aux variations de sol.
Peut-on imaginer un basculement vers une agriculture largement en conditions contrôlées ?
Les systèmes en environnement contrôlé constituent clairement l’un des terrains les plus favorables à l’automatisation. Des modèles comme « Les Fermes Debout », distincts des fermes verticales) illustrent cette logique : production planifiable, automatisation poussée des opérations, pilotage fin des intrants et même automatisation de la commercialisation. L'exemple du robot de traite dans les élevages laitiers me semblerait utile à ajouter ici, pour marquer deux réussites d'automatisation en conditions contrôlées. Il a en outre été lui aussi trop cher pendant une première phase de développement, et a mis 15 ans à trouver son équilibre avant de pouvoir accélérer significativement sur le marché).
Ces systèmes permettent de créer des unités de production très robustes et pilotables, mais ils reposent sur des niveaux d’investissement très élevés, souvent de l’ordre d’un million d’euros par hectare. Ils sont donc pertinents pour certaines productions, notamment le maraîchage de proximité, mais ne peuvent constituer un modèle généralisable à l’ensemble de l’agriculture.
Ils ne remplaceront ni les grandes cultures ni la diversité des systèmes en plein champ. L’agriculture contrôlée représente une voie complémentaire appelée à se développer, mais pas à devenir dominante.
Le principal frein est-il technique ?
Pas vraiment. Le vrai verrou est économique. Aujourd’hui, beaucoup d’agriculteurs disent qu’un robot à 170’000 euros fonctionne très bien mais qu’ils seraient prêts à l’acheter à 100’000. Tant qu’on ne produit pas à grande échelle, on n’atteint pas ces niveaux de prix. Et tant qu’on ne baisse pas les prix, le marché ne se développe pas. Sans passage à l’échelle européenne, l’automatisation restera l’affaire de quelques-uns, et ne transformera pas l’agriculture à court terme.
« Le vrai verrou est économique. Sans passage à l’échelle européenne, l’automatisation restera l’affaire
de quelques-uns, et ne transformera pas l’agriculture à court terme.»
On parle souvent de retard français. Est-ce la bonne lecture ?
La situation est plus nuancée. Sur certains sujets, notamment la décision agronomique, la France est très forte. Là où elle est moins rapide, c’est sur l’automatisation machine, notamment en plein champ, pour des raisons structurelles liées aux conditions de production. Comparer avec des pays très spécialisés n’est pas toujours pertinent.
L’automatisation est-elle indispensable pour améliorer la compétitivité agricole ?
L’automatisation constitue une condition nécessaire pour améliorer l’efficacité et la résilience des exploitations, mais elle ne suffira pas à elle seule à résoudre les déséquilibres économiques du secteur, liés notamment à la hausse des coûts et à la pression sur les prix. Elle peut courir le risque d'être une fuite en avant, de servir un modèle qui ne concentrerait ses efforts que sur la réduction de ses coûts de production, sans chercher la création de valeur qui passe par la diversification et la résilience.
Quel rôle jouent les politiques publiques dans cette dynamique ?
Un rôle déterminant. L’innovation agricole nécessite des visions à quinze ou vingt ans, alors que les cycles politiques sont à cinq ans. Il faudrait développer massivement des fermes de référence permettant de faire du test and learn à grande échelle.
Si l'argent public n'a pas vocation à porter un marché, il doit accompagner les phases d'émergence des technologies de rupture, faciliter l'atteinte rapide de leurs seuils de production industrielle, et aider à leur adoption. Les marchés publics devraient être des leviers beaucoup plus affirmés dans la période d'appel à la souveraineté que nous traversons.
« L’innovation agricole nécessite des visions à quinze ou vingt ans, alors que les cycles politiques sont à cinq ans.»
Si vous aviez une baguette magique, que feriez-vous pour accélérer l’automatisation ?
Il faudrait développer massivement des fermes de référence dédiées à l’apprentissage et au test des technologies en conditions réelles. L’enjeu est de créer des environnements où l’on peut expérimenter, mesurer et accumuler des données robustes pour construire des modèles fiables. Ces fermes permettraient d’aligner les différents acteurs – fournisseurs de capteurs, machinistes, outils d’aide à la décision, modélisateurs – autour de protocoles communs. L’objectif serait de sortir d’une logique fragmentée pour créer un véritable dispositif d’apprentissage collectif.
Aujourd’hui, beaucoup d’innovations restent difficiles à déployer parce que chaque exploitation doit intégrer elle-même les solutions, ce qui ralentit la diffusion. Des fermes pilotes bien équipées et fortement monitorées permettraient d’accélérer considérablement la montée en maturité des technologies et leur passage à l’échelle.
Va-t-on vers une polarisation entre modèles agricoles ?
Oui, et cette polarisation structure déjà largement le débat. D’un côté, une approche centrée sur la productivité et l’optimisation maximale des systèmes existants. De l’autre, une trajectoire orientée vers l’agroécologie et la montée en valeur avec des systèmes plus diversifiés.
Cette opposition est cependant souvent caricaturale. Dans les deux cas, la mesure et le monitoring constituent des socles communs. L’automatisation peut servir à optimiser les systèmes intensifs comme à piloter des systèmes agroécologiques plus complexes. Nous nous dirigeons vers une coexistence durable de plusieurs modèles agricoles adaptés aux territoires.
Quelle trajectoire voyez-vous pour les prochaines années ?
L’automatisation va continuer à progresser, c’est le sens de l’histoire. Mais la vitesse dépendra de l’alignement entre technologies, modèles économiques et politiques publiques.
Nous sommes aujourd’hui au milieu du gué : les technologies fonctionnent, mais l’équilibre économique n’est pas encore totalement trouvé. Comme le dit Hervé Pillaud dans L'IA dans les champs, « on va passer d'une agriculture intensive en intrants, à une agriculture vraisemblablement encore plus intensive, mais en connaissances. Le numérique nous apporte ça, de pouvoir agréger toutes les connaissances. Et à partir de ces connaissances, on va construire l'agriculture de demain ».
L’automatisation en est un levier central, mais son déploiement dépend moins des prouesses technologiques que de la capacité à organiser collectivement son passage à l’échelle. Sans cette diffusion large, elle restera un outil performant pour certains systèmes, sans produire la transformation systémique qu’elle promet.
«Nous sommes aujourd’hui au milieu du gué : les technologies fonctionnent,
mais l’équilibre économique n’est pas encore totalement trouvé.»