Beaucoup continuent de penser l’agriculture comme une question de rendement. Elle est devenue une question de risque. Dans un climat de plus en plus instable, ni la technologie, ni les pratiques, ni la génétique ne suffiront si le choc économique des « années blanches » reste porté par les seuls agriculteurs, estime Maximilien Rouer. Ce biologiste cellulaire et physiologiste végétal de formation, ingénieur agro, connaît le monde agricole de l’intérieur. Ancien secrétaire général de Terrena, l’une des plus grandes coopératives françaises, il travaille depuis plus de vingt-cinq ans sur les enjeux d’adaptation climatique, de résilience agricole et de couverture du risque. Farouchement pro-tech, il alerte pourtant sur une impasse : dans un monde d’aléas croissants, la performance ne suffit plus si le risque reste économiquement insoutenable pour les agriculteurs.
On parle beaucoup d’adaptation de l’agriculture au changement climatique. Selon vous, le sujet est-il réellement pris à la bonne hauteur ?
Tout est question d’amplitude et de vitesse. L’agriculture peut s’adapter. Mais l’évolution climatique déjà engagée est telle que, de mémoire d’homme, rien de comparable n’a été connu. Nos capacités cognitives sont dépassées par ce qui est en train de se produire. Nous savons projeter le présent, en un peu mieux ou en un peu moins bien, mais nous ne sommes pas capables d’imaginer la rupture. Et donc pas capable de s’y préparer. Il y a une forme de refus d’obstacle collectif.
Pourtant, le climat est omniprésent dans le débat public et agricole.
Ce n’est pas parce qu’on en parle qu’on agit à la bonne vitesse et à la bonne hauteur. Parfois, le fait d’en parler donne même l’illusion qu’on fait assez. Le système agro-industriel s’est construit sur des quasi-constantes, notamment la stabilité climatique. Or, cette stabilité n’existe plus. Le climat devient fortement aléatoire, et l’aléa est le pire ennemi de l’agriculteur.
Quelles sont les conséquences de cet aléa climatique sur les systèmes agricoles actuels, sur leur performance ?
Lorsque nous sommes dans l’aléa, il faut des systèmes qui soient avant tout robustes, la performance est secondaire : elle devient le résultat de cette robustesse. La photosynthèse est un bon exemple. Son rendement énergétique est très faible, entre 0,6 et 0,8 %, mais elle est extrêmement robuste. Elle encaisse des variations de température, d’ensoleillement et d’hygrométrie hallucinantes.
Les plantes ne sont pas vertes par hasard. Si elles étaient performantes au sens strict, c'est-à-dire avec un bon rendement de transformation énergétique du soleil reçu en matière sèche, elles seraient noires. Mais elles doivent survivre à des conditions très variables. Elles sont donc vertes.
Cela signifie-t-il que la quête de performance est une erreur ?
Oui, si la performance est un objectif excluant tous les autres. Non, si la performance est le produit de la robustesse de l’exploitation. Un système optimisé pour des conditions stables peut s’effondrer brutalement si ces conditions changent.
Les mêmes raisons qui ont fait le succès d’un système peuvent provoquer sa quasi-disparition. Un système capable de produire 120 quintaux à l’hectare peut tomber à 30 quintaux dans certaines conditions. Et sans changer d’approche, ce ne sera plus une exception.
« Les mêmes raisons qui ont fait le succès d’un système peuvent provoquer sa quasi-disparition. »
Quel rôle la technologie peut-elle jouer dans ce contexte ?
La tech est essentielle. Je suis un ingénieur agro pro-tech. Mais toutes les technologies ne se valent pas dans ce nouveau contexte. Nous ne sommes plus dans les années 80, dans l’illusion d’un climat stable.
Entre high-tech et low-tech, il faut la « just-tech », qui est adaptée aux conditions climatiques extrêmes, autonome énergétiquement, et libre dans sa supply de toute dépendance géopolitique. La vraie question n’est pas seulement de savoir si une technologie augmente les rendements, mais aussi sa contribution au maintien de la production quand les conditions se dégradent.
«Entre high-tech et low-tech, il faut la « just-tech », adaptée aux conditions climatiques extrêmes.»
Quelles technologies vous paraissent aujourd’hui sous-utilisées ?
Nous disposons, d’une part, d’un capital de connaissances absolument considérable, et sans précédent, notamment sur les génétiques, les sols, les pratiques, les intrants, la combinaison entre chimique et organique, entre animal et végétal. Nous avons une idée ce qu’il faudrait faire pour optimiser rendement et robustesse, mais ce n’est que marginalement mis en œuvre.
D’autre part, il nous reste encore, pour la plupart des parcelles, un capital humique qui nous permet malgré tout de continuer à produire, malgré la décapitalisation massive de la matière organique des sols (et du microbiote qui le valorise).
Les technologies qui permettent de recapitaliser en matière organique les sols restent malheureusement méprisées et délaissées par le plus grand nombre. Il existe, par exemple, pour chaque sol et chaque production, un optimum chimique–organique. Il peut être connu par terroir, par pays, par parcelle. Mais le changement de pratiques est complexe, coûteux, et repose presque exclusivement sur l’agriculteur.
La technologie peut-elle, à elle seule, sécuriser l’avenir des exploitations ?
Une illusion de plus. C’est tellement confortable – mais naïf – de le penser. Même avec les meilleures pratiques et les meilleures technologies, le changement climatique provoquera des années blanches. Une année blanche, ce n’est pas une mauvaise année, c’est une année économiquement insoutenable. Comme passer de 100 à 30 quintaux de blé ou de 90 à 25 tonnes de betteraves. Ces rendements banals dans la France d’après-guerre ne sont plus viables.
Vous parlez souvent des « années blanches ». Pourquoi est-ce un point central dans votre raisonnement ?
Une année blanche, ce n’est pas une année moyennement mauvaise. C’est une année économiquement insoutenable. Passer de 100 quintaux à 30 quintaux en blé, par exemple.
C’est central parce que le calcul par moyenne aveugle sur la vulnérabilité de chaque exploitation face au risque climatique. Une exploitation qui produirait «en moyenne» 70 quintaux sur 10 ans peut masquer deux années à 30 quintaux. Et qui va porter ce risque croissant ? Les voisins vont se réjouir à court terme: dans la logique dominante, cela va leur permettre de s’agrandir à peu de frais. Puis viendra leur tour. Jusqu’à quand cette logique mortifère tiendra-t-elle ?
L’impensé, c’est que ces années blanches vont se multiplier. Une année, ce sera Paul qui vendra, l’année suivante, Jules, puis Emma… À la fin, tout le monde y passera.
C’est donc un problème économique et de gestion des risques avant d’être technique ?
Oui ! Aujourd’hui, les transformations de pratiques sont massivement financées par celui qui a la trésorerie la plus faible: l’agriculteur. Il peut prendre des risques. Il est courageux et entreprenant, il en prend. Mais sa capacité financière est vite atteinte. Et surtout, « chat échaudé craint l’eau froide » à force, il va lâcher l’affaire. En effet, sous la pression climatique croissante, la technologie ne suffira pas. Le vrai sujet, c’est la mutualisation et la couverture du risque. Qui payera les années blanches ?
L’agriculture bénéficie à tout le monde: elle est à la base de la création de toute richesse. En effet, enfonçons une porte ouverte, mais malheureusement oubliée : c’est le bassin versant qui produit l’eau potable indispensable à toute activité en aval. Sans eau, pas d’usines, pas de villes. Et bien sûr, pas d’alimentation.
Les premiers bénéficiaires de pratiques agricoles résilientes sont les 98% de la population non agricole.
Que faudrait-il changer structurellement ?
Il faut organiser un financement massif de ce risque, de l’ordre de 100 milliards d’euros sur 25 ans, qui, à 80 %, ne dépendra pas du monde agricole ou agroalimentaire. Ce n’est pas à l’agriculture de financer seule sa propre survie. D’une part parce qu’elle n’en a pas les moyens, et d’autre part parce que toute la société dépend de l’eau, et que tout le monde mange.
Soit nous organisons collectivement la protection économique et sociale des agriculteurs, soit nous n’aurons plus d’agriculteurs.
« Soit nous organisons collectivement la protection économique et sociale des agriculteurs,
soit nous n’aurons plus d’agriculteurs. »
En résumé, quelle est selon vous la vraie fonction de la technologie agricole dans le monde qui vient ?
La technologie ne sauvera pas l’agriculture, mais elle permettra de rendre le risque acceptable, assurable et partageable. La protection de l’agriculture se joue à trois niveaux, complémentaires et totalement dépendants :
– Rendre le risque acceptable : l’adaptation (la tech au champ). L'acceptabilité du risque passe par sa réduction physique. Moins il y a de dégâts, plus le risque est facile à accepter pour l'agriculteur et la société. Il s’agira de génétiques adaptées aux nouvelles conditions climatiques, d’agriculture de précision (IoT & IA) pour préserver les ressources naturelles, et de pratiques agroécologiques ou régénératives pour renforcer la résilience des parcelles.
– Rendre le risque assurable : la donnée (l'insurtech). Un risque n'est assurable que s'il est mesurable. Jusqu’ici l'agriculture manquait de données précises par parcelle. L'imagerie satellitaire, l'assurance paramétrique ou une MRC (multirisque climat) qualitative via un calcul de haute qualité (cf. Agroclimat 2050) permettent d’apporter ces données. Le risque peut être tarifé de manière juste : celui qui a investi dans des haies ou de l’hydrologie régénérative paiera une prime moins élevée. La société soutiendra son agriculture en connaissance de cause.
– Rendre le risque partageable : la transparence (blockchain & écosystèmes). Le partage du risque implique, comme je l’ai dit précédemment, que l’ensemble des bénéficiaires de l’agriculture prennent leur part. Pour le permettre, (i) la blockchain faciliterait la solidarité, avec des protocoles de « smart contracts » pour répartir les pertes au sein de la société. Par exemple, si une sécheresse frappe, une partie de la valeur peut être automatiquement réallouée depuis les bénéficiaires (les villes, les industriels, etc.) vers les producteurs via des fonds de mutualisation ; (ii) le jumelage numérique (Digital Twins) d'une exploitation simulerait les catastrophes. Cela aiderait la société dans son ensemble à prendre la mesure du risque, et donc à soutenir les prêteurs (en prouvant la résilience de l’exploitation) et à l'État de mieux cibler ses financements.
Il faut d’urgence organiser le financement du risque agricole par le monde économique non agricole. Et la bonne nouvelle est que la tech actuelle le rend possible.