Pendant des décennies, l’écologie a parlé de forêts, de rivières, d’espèces, de biotopes, d’habitats, de climat, de biodiversité. Elle a parlé de tout… sauf de nous. L’être humain, pourtant, est devenu la force la plus puissante qui façonne la biosphère. Il n’existe plus aujourd’hui un centimètre carré de la planète qui ne soit affecté, directement ou indirectement, par l’activité humaine. Et pourtant, l’écologie continue souvent à penser la nature comme si l’humanité était extérieure au système qu’elle étudie. De fait, elle en fait partie. La planète dite « vivante » est le milieu de tous les milieux, dans lesquels les humains sont partie et acteurs de ces milieux.
Cette contradiction est au cœur de la crise écologique actuelle.
Une science née pour comprendre le vivant… mais pas l’humain
L’écologie est née au XIXe siècle dans le sillage de Darwin et Haeckel. Son ambition était simple et immense : comprendre comment les êtres vivants interagissent avec leur milieu, comment ils s’adaptent, comment ils évoluent. Mais très vite, quelque chose s’est grippé. Quand les biologistes ont appliqué ces idées à l’être humain, ils se sont retrouvés pris dans une confusion explosive : fallait-il expliquer les sociétés humaines comme des espèces animales, ou comme des constructions culturelles ? Les réponses ont souvent dérivé vers des théories dangereuses : hiérarchies de peuples, « progrès » biologique, justification pseudo-scientifique des dominations, etc.
Pour se protéger de ces dérives, l’écologie scientifique a alors fait un choix stratégique : elle a mis l’humain entre parenthèses. Elle s’est concentrée sur des écosystèmes « naturels », des espèces sauvages, des milieux supposés vierges. Mais le monde réel, lui, a changé.
Nous ne vivons plus dans la nature. Nous vivons dans la biosphère humanisée.
Aujourd’hui, la planète entière est devenue notre milieu de vie. Les océans, les sols, le climat, les cycles de l’azote, du carbone, du soufre ou de l’eau sont remodelés par l’agriculture, l’industrie, l’énergie, les transports. Nous ne sommes plus une espèce parmi d’autres. Nous sommes devenus un facteur géologique, écologique et évolutif.
Et pourtant, l’écologie continue souvent à fonctionner comme si l’humanité était un perturbateur extérieur, un accident, une pollution. C’est là que le raisonnement se retourne contre lui-même.
« L’écologie continue souvent à fonctionner comme si l’humanité était un perturbateur extérieur,
un accident, une pollution. »
La vraie singularité humaine n’est pas biologique. Elle est technique.
Ce qui distingue profondément l’humain des autres espèces n’est pas seulement son cerveau ou sa bipédie, conséquences d’une technicité originelle qui commence avec les australopithèques. C’est sa capacité à transformer son milieu par la technique. Depuis les premiers outils de pierre jusqu’aux engrais azotés, aux machines agricoles, à l’énergie fossile ou aux biotechnologies, l’humanité n’a cessé d’élargir sa « niche écologique ». Elle n’habite pas un écosystème : elle modifie les milieux, les fabrique.
L’agriculture en est l’exemple le plus spectaculaire. Chaque champ, chaque élevage, chaque irrigation est un écosystème créé, entretenu, transformé par des sociétés humaines. Ignorer cela, c’est faire de l’écologie une science incomplète.
L’erreur fondamentale de l’écologie contemporaine
En séparant la « nature » d’un côté et la « société » de l’autre, l’écologie s’est piégée elle-même. D’un côté, elle produit des chiffres, des modèles, des alertes. De l’autre, les décisions sont prises par l’économie et la politique, qui traitent la biosphère comme une ressource à gérer et n’écoutent la science que quand cela les arrange.
Résultat : on demande à l’écologie de fournir des solutions techniques à des problèmes qui sont en réalité des problèmes de sociétés. Comment produire ? Pour qui ? Avec quels risques ? Avec quelles inégalités ? Ces questions sont au cœur de la crise écologique, mais elles échappent au cadre actuel de l’écologie qui ne voit l’humain que comme un perturbateur.
« En séparant la « nature » d’un côté et la « société » de l’autre, l’écologie s’est piégée elle-même. »
Pourquoi l’agriculture est le cœur du problème ?
L’agriculture concentre tout: la biodiversité, le climat, les sols, l’eau, la nourriture, la technologie, l’économie. Elle est le point de contact direct entre l’humanité et le vivant. Parler d’« agroécologie » sans repenser la place de l’humain dans la biosphère, c’est mettre un mot vert sur une contradiction noire : on continue à produire, à transformer, à extraire, sans cadre global.
Vers une écologie vraiment humaine
Ce dont nous avons besoin n’est pas d’une écologie « plus verte », mais une écologie humaine. Une écologie qui intègre dans une seule et même analyse, aussi complexe soit-elle:
Nous ne sommes pas extérieurs à la planète. Nous sommes l’un de ses principaux systèmes. Et tant que l’écologie refusera de penser l’humanité comme partie intégrante de la biosphère, elle restera condamnée à courir derrière une crise qu’elle ne peut pas vraiment comprendre et qu’elle imputera au « capitalisme », aux riches, à la démographie humaine, aux politiques qui ne veulent rien entendre, aux citoyens déjà désemparés, aux inégalités, etc.
Une écologie humaine est nécessairement transdisciplinaire et doit conduire à l’intégration des sciences humaines (dont l’économie fait partie), des sciences du vivant et même des sciences de la matière.
C’est un chantier immense qu’il est urgent de prendre à bras le corps. Mission impossible ?
« Ce dont nous avons besoin n’est pas d’une écologie « plus verte », mais une écologie humaine. »
Pour aller plus loin
Pour comprendre l’Anthropocène et la place de l’humain
Pour lier écologie, technique et société
Pour dépasser la séparation nature / culture
Pour penser la biosphère comme un tout
Pour former les concepteurs, ingénieurs, scientifiques, décideurs
Prendre soin des milieux - manuel de conception technologique, Mathieu Triclot (dir.) (2024). Comment (re)concevoir l’activité technique dans le milieu des milieux qu’est la planète Terre ?