Le progrès commence quand on cesse de fragmenter le vivant
Fondateur de Gaiago puis créateur d’AgriBooster, Francis Bucaille défend une vision exigeante de l’agriculture : ni nostalgique ni fétichiste de la technologie. Pour cet ancien agriculteur, l’enjeu n’est pas d’empiler des innovations, mais de réapprendre à lire le vivant – sols, racines, microbiologie, génétique – afin de choisir la bonne technologie, parfois très simple, parfois très avancée. Entretien avec un agronome qui plaide pour sortir des silos.
Robotique, intelligence artificielle, nouvelles technologies génomiques, biostimulants : l’agriculture n’a jamais disposé d’autant d’outils. Pourtant, les impasses s’accumulent : sols compactés, dépendance aux intrants, fragilité économique des exploitations. Pour Francis Bucaille, le problème n’est pas un manque de technologie, mais une pensée compartimentée qui traite séparément le sol, la plante, la génétique ou la protection des cultures.
Ancien agriculteur dans la Nièvre, aujourd’hui chercheur de terrain et formateur, il plaide pour une agritech capable de faire le tri : entre high-tech utile et fuite en avant, entre low-tech robuste et solutions illusoires relevant de la pensée magique. Avec un fil rouge : tout commence par la santé des sols.
« Le vrai sujet, c’est : pourquoi les racines ne descendent plus ?»
Vous dites que l’agriculture raisonne trop souvent en silos. Qu’est-ce que cela produit concrètement ?
On compartimente la pensée. Il y a ceux qui parlent de génétique, ceux qui parlent de sol, ceux qui parlent de robotique, et on a énormément de mal à tout relier. Or, un agrosystème, c’est un tout. Quand on regarde un problème plante, il faut d’abord regarder ce qui se passe au niveau des racines. Un agrosysytème ne performe qu’à la hauteur de son maillon le plus faible.
Vous prenez souvent l’exemple de la vigne, pourquoi ?
Je fais des profils de sol chez des viticulteurs. Je retrouve des grosses racines mortes à 1,80 m ou 2 m de profondeur sur des vignes de 50 ou 80 ans, alors que l’enracinement actuel est très superficiel. Et quand j’entends dire « il faut irriguer », je dis : non, le vrai sujet c’est : « pourquoi les racines ne descendent plus ? »
Quelle est votre lecture ?
On a utilisé massivement des fongicides. Ils ne restent pas sur les feuilles, ils arrivent au sol. Ils inhibent les champignons, qui produisent notamment de l’acide oxalique, lequel se combine au calcium Sans cet acide, le calcium se solubilise dans la solution du sol et l’accompagne dans sa migration vers les racines. Par accumulation du calcium autour des racines, ces dernières se retrouvent enfermées dans des gangues calcaires : elles en meurent ! Résultat : l’écosystème dysfonctionne. Et la principale réponse à cela, ce sont des pansements technologiques : irrigation, fer chélaté pour éviter les chloroses ferriques…
« La high-tech ne doit pas masquer les causes »
Vous critiquez une certaine fuite en avant technologique. Rejetez-vous la high-tech ?
Absolument pas. La robotique, l’IA, sont fantastiques. Le désherbage mécanique de précision, par exemple, apporte une réponse à l’un des défis les plus difficiles à relever par l’agriculture conventionnelle. Cette avancée la rapproche de l’agriculture biologique à grande vitesse. Demain, grâce à ces innovations, les différentes agricultures deviendront des alliés objectifs..
Où est la limite, selon vous ?
Quand la high-tech sert à compenser des systèmes qui ne fonctionnent plus, au lieu de les réparer. Par exemple, pour des sols compactés qui dysfonctionnent : on invente des variétés adaptées à des sols malades. On met des sondes, de l’irrigation, des béquilles. Pour moi, ce n’est pas du progrès, c’est une fuite en avant qui masque des dommages et participe à les les laisser prospérer.
Vous parlez parfois de “high-tech lumineux” et de “high-tech horrible”.
Le high-tech couvre les deux. Une technologie comme l’« attract and kill », utilisée au Brésil : attirer un ravageur avec une phéromone combinée à un insecticide, concentrés dans quelques gouttes de résine dont la densité est calculée pour laisser vivre les auxiliaires constitue une avancée remarquable. À l’inverse, l’obsolescence programmée des matériels, la dépendance à des systèmes fermés, cela pose un vrai problème.
« Le low-tech n’est pas petit, il est imitable »
Le low-tech est souvent accusé de ne pas être “scalable”, êtes-vous d’accord ?
Non, pas du tout. Le low-tech est scalable, déployable à grande échelle donc quand il est imitable. Je connais Bom Futuro, la plus grande ferme intensive au monde : 300 000 hectares au Brésil. Ils produisent eux-mêmes leurs ferments microbiens, leurs inoculants. C’est du low-tech qui est décliné très grande échelle.
Donc low-tech ne veut pas dire retour en arrière ?
Absolument pas. Le low-tech apporte de la robustesse. Il rend l’agriculteur moins dépendant. Des préparations lacto-fermentées, des mélanges d’oligo-éléments, des extraits de plantes, des mélanges variétaux, des couverts végétaux… peuvent avoir des propriétés biostimulantes et fongicides. Et ce n’est pas parce qu’il n’y a pas besoin d’une usine coûteuse ou d’un brevet, que les solutions low-tech sont moins efficaces. Retenons cependant qu’une technologie low-tech ne dispense pas d’être rigoureux.
Pourquoi ces solutions restent-elles marginales ?
Parce qu’elles ne sont pas brevetables et protégeables. Dans les appels à projets publics, les questions que se posent les partenaires d’un consortium sont : « Est-ce brevetable ? » ou « Y a-t-il encore de la recherche qui puisse justifier le financement de mes équipes ? ». Sinon, cela n’intéresse personne. Le système favorise la complexité rentable, pas l’efficacité accessible.
« Tout commence par la santé des sols »
Votre conviction centrale reste le sol.
Quand j’arrive quelque part, j’ai ma bêche. Dans 90 % des cas, les problèmes visibles sur les feuilles prennent racine dans le sol. Une plante mal nourrie attire maladies et ravageurs. C’est la logique du vivant. C’est aussi le concept de One Health : la boucle vertueuse de la « Santé contagieuse »
Que manque-t-il aujourd’hui à l’agritech ?
Des outils de lecture plus rapides et plus profonds. Je rêve de pouvoir faire une radiographie d’une parcelle, d’identifier le potentiel d’un sol et le potentiel perdu pour pouvoir le restaurer. Tant qu’on ne mesure pas correctement, on empile des solutions sans comprendre.
L’agriculture du XXᵉ siècle s’est appuyée sur le machinisme, la chimie et la génétique. Celle du XXIᵉ devra s’appuyer sur la microbiologie, la robotique et une génétique revisitée. Revisitée signifie que le seul rendement sur des sols dégradés ne peut rester l’indicateur. La densité nutritionnelle, la résistance aux ravageurs et la robustesse face aux stress abiotiques (sécheresse, châleur) doivent guider les choix génétiques. Donc pas pour aller plus vite dans le brouillard, mais pour retrouver une trajectoire cohérente au service de la vie.

