« 65 à 70 % des agriculteurs savent qu’ils doivent changer leurs pratiques»

Pour accompagner l’évolution des pratiques agricoles, le mouvement associatif Pour une Agriculture du Vivant vient de lancer COVALO, une coalition inédite réunissant agriculteurs, filières, industriels, financeurs et acteurs publics. Entretien avec sa directrice générale, Anne Trombini.

Anne Trombini, directrice générale de Pour une Agriculture du Vivant (PADV) depuis 2018, compte parmi les rares personnalités capables de rassembler autour d’une même table des acteurs qui, jusque-là, ne se parlaient pas : agriculteurs, industriels, scientifiques, financeurs et acteurs publics. Sous son impulsion, Pour une Agriculture du Vivant est devenue le tiers de confiance de la transition agroécologique, capable de prouver par l’action que celle-ci peut recréer de la valeur pour tous, durablement.


Vous avez rejoint Pour une Agriculture du Vivant peu après sa création. Pouvez-vous revenir sur l’origine de l’association ?

L’idée est née en 2015 d’un collectif atypique : agronomes, chefs, entrepreneurs et personnalités de l’agroalimentaire, dont Arnaud Daguin et Jean-Philippe Quérard. Leur point de départ était le lien entre la santé des sols et le produit que nous consommons avec, en ligne de mire la nécessité d’un modèle agricole plus résilient. J’ai été recrutée pour piloter ce projet précisément en raison de mon regard extérieur, qui me conférait une perspective neutre et une réelle liberté de questionnement.


La vision a-t-elle évolué depuis sept ans ?

La manière de travailler a évolué, mais la vision reste la même : régénérer les sols pour plus de résilience et être ainsi en capacité, demain, de continuer à nourrir la population. Les actions de l’association visent ainsi la lutte contre l’érosion, le renforcement de la résilience face aux aléas climatiques, le stockage du carbone, la production de biodiversité et la sécurisation des rendements. Ces enjeux sont plus que jamais d’actualité, ce qui confirme la pertinence du projet.


Votre rôle semble très transversal. Comment le définiriez-vous ?

Nous sommes d’abord des créateurs de dialogue entre filières, de l’amont à l’aval. Ce positionnement neutre nous a permis de devenir le tiers de confiance de la transition notamment grâce à la robustesse scientifique de nos outils. Enfin, nous sommes très opérationnels : notre rôle est de déployer des démonstrateurs, de mesurer, d’observer et d’apporter les preuves qui manquent pour construire ensemble un nouveau contrat social pour notre agriculture.


Comment embarquer les agriculteurs dans cette transition ?

C’est le défi majeur. La prise de conscience a progressé : 65 à 70 % des agriculteurs savent qu’ils doivent changer leurs pratiques et sont particulièrement motivés à le faire. Mais ils ont besoin d’un modèle clair, sécurisant et porté collectivement. Tant que les injonctions sont contradictoires — entre clients, coopératives ou secteur public — il est difficile d’avancer. Il faut un minimum de commun.


Qu’attendent-ils concrètement ?

Trois éléments : un accompagnement technique pour les aider à progresser durablement ; un modèle économique solide qui mutualise les investissements et partage la valeur équitablement ; et des acteurs, publics comme privés qui s’engagent à leurs côtés. D’où l’importance de nos projets pilotes.


Votre modèle a essaimé bien au-delà des Hauts-de-France. Comment diffusez-vous vos méthodes et vos outils sur l’ensemble du territoire ?

Les Hauts-de-France sont notre territoire démonstrateur, mais notre action est bien nationale. Nos adhérents sont des acteurs agroalimentaires répartis sur tout le territoire et donc leurs agriculteurs également. Les filières agroécologiques créées couvrent donc une large part du territoire et des cultures différentes, de l’arboriculture, à la viticulture, en passant par les cultures d’industrie et les grandes cultures. Nous avons par ailleurs adapté l’Indice de Régénération aux différentes cultures, nous permettant ainsi de disposer de données fiables, toutes cultures confondues. Enfin, le projet COVALO vise également le déploiement de notre vision et du modèle de coalition territoriale que nous prônons, sur des territoires allant du Nord de la France au Sud-Ouest. 


Quels sont les principaux freins aujourd’hui ?

Les freins sont nombreux, mais ils peuvent se résumer ainsi : tous les acteurs de la chaîne de valeur doivent faire face à des enjeux – contradictoires – d’atténuation, court terme et d’adaptation, long terme. Les agriculteurs doivent ainsi choisir des itinéraires techniques complexes, les techniciens acquérir des compétences multiples pour les accompagner, les acteurs filières doivent adapter leur stratégie et leur modèle économique… Par ailleurs, les injonctions contradictoires sont également présents dans le décisions des politiques publiques, clarifier le cadre permettrait de définir un cap clair et partagé par tous. 


Vous sentez-vous reconnus ?

Notre rôle de Tiers de confiance est largement plébiscité au sein de l’écosystème et renforcé par notre gouvernance démocratique (1 adhérent, 1 voix), notre conseil scientifique (validation de la robustesse des outils), notre certificateur (validation de la démarche de Régénération)… autant d’éléments probants et incontournables qui nous permettent une neutralité pour construire collectivement et sereinement. Enfin, l’intelligence collective qui nous anime est un moteur essentiel ou chacun coconstruit, se sent écouté et adhère aux projets, au service de l’intérêt général : la transition agroécologique. 


De quoi auriez-vous besoin aujourd’hui ?

Comme toute structure associative : plus de ressources. Mais surtout d’essaimer davantage. Notre réussite viendra de notre capacité à multiplier les démonstrateurs, à créer de la valeur pour tous, et à inspirer des modèles reproductibles… et nous y travaillons ardemment avec le projet COVALO, lancé officiellement la semaine dernière. Après 18 mois de travail avec les 13 acteurs des filières et les deux acteurs financiers et publics, nous avons dévoilé le modèle d’accompagnement technique pour les agriculteurs ainsi que le modèle économique de soutien. L’objectif : mutualiser les investissements et préserver les rendements afin de maintenir la compétitivité des filières. 

 

Pouvez-vous nous présenter ce modèle économique inédit ?

La coalition COVALO Hauts-de-France repose sur la prise en compte de l’ensemble des cultures de la rotation de l’agriculteur, condition essentielle pour sécuriser les trajectoires agronomiques et développer un modèle de financement viable et compétitif pour les filières. Un contrat de progrès agroécologique construit avec : prime agroécologique supplémentaire : d’un montant minimum garanti de 100€/hectare accessible dès l’atteinte d’un score de l’IR supérieur ou égal à 40, des paiements pour services environnementaux avec, par exemple, le 1er PSE Régénératif financé par l’Agence de l’Eau Artois-Picardie (Budget de 7 millions d’euros) et, une offre bancaire “Transition+” portée par le Crédit Agricole Nord de France qui convertit les performances environnementales des exploitations en offres bancaire et assurantielle adaptées. 

 

Et pour la suite ?

Les différentes coalitions territoriales qui réunissent déjà plus de 50 acteurs publics et privés vont se développer sur les territoires et plus particulièrement pour les Hauts-de-France, le recrutement des agriculteurs est en cours. Nul doute que 2026 verra des avancées majeures pour chacune d’entre elles ! 

Advertisement 9

Les plus lus