L’instabilité des prix rebat les cartes
La volatilité qui frappe les marchés mondiaux — alimentée par les tensions géopolitiques, les aléas climatiques et une dynamique offre-demande de plus en plus instable — n’épargne pas les matières premières agricoles. Les céréales, le café, la vanille ou encore le cacao évoluent désormais dans un environnement marqué par des chocs successifs et difficilement prévisibles.
Les cours du café ont ainsi connu entre 2023 et 2024 une envolée spectaculaire, avec des hausses pouvant dépasser 30 % en quelques semaines. En cause, une météo très défavorable au Brésil et au Vietnam, respectivement n°2 et n°1 mondiaux, touchés par des sécheresses, des pluies irrégulières et une chaleur excessive. Fin 2024, l’Arabica a frôlé les 7,40 €/kg et le Robusta dépassé les 5,20 €/kg, des niveaux inédits depuis plus d’une décennie. Depuis le début de 2025, le marché reste très chahuté : certains anticipaient une baisse pouvant atteindre –30 % d’ici la fin de l’année ; en réalité, le repli observé n’est que d’environ –6 % depuis le pic de février 2025, les prix demeurant encore nettement supérieurs à ceux de 2024. Le cacao offre un exemple tout aussi parlant de cette instabilité. Après avoir franchi en 2024 des sommets historiques, portés par la crise de production en Afrique de l’Ouest (2023–2024) — combinaison de maladies des cacaoyers, de vieillissement des plantations et d’aléas climatiques sévères — les cours ont amorcé une correction en 2025. Si la baisse est réelle, les prix restent toutefois très élevés par rapport aux niveaux qui précédaient cette crise, confirmant à quel point les marchés agricoles demeurent vulnérables aux chocs climatiques, logistiques ou géopolitiques.
Les « majors » verticalisent leur chaine de valeur
Pour faire face à cette instabilité, de plus en plus d’acteurs reprennent la main sur la chaîne de valeur. Ce phénomène, appelé verticalisation, consiste à intégrer la production de matières premières dans le modèle économique, ce qui permet aux entreprises qui font ce choix de sécuriser leurs approvisionnements et lisser leurs coûts. Résultat : les grandes entreprises de l’agroalimentaire ou de la cosmétique prennent des participations dans des plantations, créent leurs propres filières, voire acquièrent des exploitations agricoles ou forestières. Cette verticalisation passe souvent par la prise de contrôle – direct ou indirect – des terres, des plantations, des forêts. Nestlé, Mars, Unilever, mais aussi des acteurs du luxe ou du bâtiment, investissent désormais dans la production elle-même.
Un exemple intéressant : fin avril, l’agence Reuters a annoncé que l’homme d’affaires brésilien Moises Schmidt, dirigeant du groupe agricole éponyme, allait développer la plus grande exploitation de cacao au monde dans l'État brésilien de Bahia. Une région qui, comme le souligne Reuters, n'est pas connue pour sa production de fèves de cacao. Le Brésil ne produit actuellement qu'environ 200 000 tonnes, alors que la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial, en récolte dix fois et le Ghana, deuxième producteur mondial, environ 700 000 tonnes. Le géant du négoce de matières premières Cargill a investi dans le développement de projet de ferme, plus grande que l'île de Manhattan, où seront plantés des cacaoyers à haut rendement, entièrement irrigués et fertilisés. Objectif ? Révolutionner le mode de production du principal ingrédient du chocolat. Le partenariat prévoit qu’en échange de son investissement, le leader américain bénéficierait d’une garantie d’approvisionnement.
Le suisse Barry Caillebaut, le plus grand fournisseur mondial de produits de cacao et de chocolat, serait lui aussi, selon Reuters, en pourparlers pour s'associer au groupe agricole Fazenda Santa Colomba dans le cadre d'un investissement visant à former une ferme de cacao de 5 000 à 7 000 hectares dans la municipalité de Cocos, dans l'ouest de Bahia. La Colombie, l’Équateur, le Mexique, sont également sous les radars d’autres majors, telles que Mars.
Vers la fin du modèle du « small owner » et le retour des cultures intensives ?
Conséquence de cette verticalisation, le modèle du petit producteur indépendant s’efface progressivement. Face à la pression économique et aux exigences de standardisation, il devient de plus en plus difficile de survivre seul. À la place, on voit émerger de grandes exploitations intégrées, financées ou cofinancées par les majors. Un nouveau capitalisme des ressources s’installe.