L’agritech entre dans l’âge de la sélectivité
La timide reprise des investissements dans l’agritech devrait se poursuivre, moins portée par la baisse des taux d’intérêt que par la qualité des entreprises dans un contexte où l’argent intelligent remplace l’argent gratuit, estime Louis d’Epenoux, Investment Senior Associate chez Telos Impact.
Après des années de recul marqué — 51,7 milliards en 2021, 30,5 milliards en 2022, 15,6 milliards en 2023, selon la société de capital-risque AgFunder— l’agtech a enfin amorcé un frémissement de reprise en 2024. Avec 16 milliards de dollars levés, le secteur enregistre sa première progression depuis le début du cycle baissier, signe d’un regain d’intérêt des investisseurs pour les technologies agricoles les plus matures et les modèles déjà éprouvés. Depuis le début 2025, le mouvement se confirme : les transactions repartent à la hausse et les solutions liées à l’optimisation de l’eau, à la robotique, à la donnée ou à la génétique agricole gagnent en traction commerciale. Preuve que dans un contexte où les pressions climatiques, les tensions géopolitiques et la sécurité alimentaire accélèrent la demande en innovation, l’agtech redevient un pilier stratégique.
Face à un marché redevenu porteur mais sélectif, une question domine : quelles innovations financer, à quel stade, et avec quel potentiel de transformation des systèmes agricoles ? Réponse avec Louis d’Epenoux, Senior Associate chez Telos Impact, un gérant d'actifs basé à Bruxelles et Paris, qui accompagne la montée en puissance les acteurs des technologies agricoles à fort impact.
Quelle est selon vous la tendance d’investissements dans l’agrobusiness, l’agritech notamment ? Quels sont pour vous les factures clés de la dynamique actuelle et celle que vous envisagez pour les prochains mois?
Après un creux notable en 2022-2023, nous observons depuis quelques trimestres un redressement fragile mais réel du financement agtech en Europe. Le volume global d’investissements reste inférieur aux sommets de 2021, mais la qualité des dossiers s’est nettement améliorée : les entreprises se recentrent sur la rentabilité, les modèles sont plus sobres en capital et les valorisations redeviennent cohérentes avec la réalité opérationnelle. Nous croyons que cette reprise va se poursuivre, portée par des innovations à fort impact environnemental (gestion raisonnée de l’eau, biostimulants, agriculture de précision, solutions de monitoring carbone, etc.) et par une demande accrue des grands acteurs de l’agroalimentaire pour des solutions de décarbonation crédibles.
Les moteurs sont clairs : l’urgence climatique (à l’image de la sécheresse de 2025 en Europe du Sud), la volatilité persistante des prix des intrants et l’évolution réglementaire européenne (Green Deal, CBAM, Farm to Fork) qui favorisent l’émergence de nouvelles solutions technologiques. Nous avons une conviction forte que l’écosystème européen (riche en savoir-faire agronomique et en excellence deeptech) a toutes les cartes en mains pour permettre l’émergence de réussites agtech, même si le contexte géo-économique mondial nous amène à être davantage vigilants aux chaînes d’approvisionnement et de distribution.
Quels profils et business cases retiennent votre attention? Quel genre de ticket mettez-vous?
Stellar Impact est un fonds evergreen qui investit dans des entreprises de croissance des secteurs agritech et foodtech européennes de la Series A à la Series C, avec des tickets compris entre un et cinq millions d’euros, et des capacités de follow-on pour accompagner les entreprises sur le long terme. Nous privilégions les équipes ayant déjà prouvé leur adéquation produit-marché (environ un million d’euros de chiffre d’affaires) avec une traction commerciale validée. Nous restons agnostiques sur le modèle (SaaS, hardware, ingrédients, etc.) dans la mesure où la proposition de valeur demeure claire, l’impact environnemental mesurable (réduction d’intrants, optimisation de l’eau, séquestration de carbone) et les unit economics soutenables. Nous portons une attention particulière aux entreprises qui savent s’intégrer dans les chaînes existantes, la compatibilité avec les agriculteurs et les coopératives étant un facteur clé de réussite.
La baisse des taux, le retour de l’argent gratuit, changent-ils la donne pour vous? Pour votre stratégie d’investissement ?
Nous ne croyons pas au “retour de l’argent gratuit”. La période récente de resserrement monétaire a eu le mérite d’assainir le marché, en ramenant les valorisations à des niveaux plus rationnels et en recentrant les entrepreneurs sur la rentabilité opérationnelle.
La baisse progressive des taux redonne de la fluidité aux tours de table et rend certaines structures hybrides (venture debt, quasi-equity) à nouveau attractives, mais elle ne change pas notre stratégie fondamentale.
Notre priorité reste la même : investir dans des modèles résilients, à fort impact environnemental et à potentiel d’industrialisation à l’échelle européenne. Dans un environnement encore incertain, la qualité d’exécution, la solidité des marges et la clarté du chemin vers la rentabilité priment sur le coût du capital. En résumé, la baisse des taux est un vent arrière, pas un modèle d’affaires.

